«L’aiguille des boussoles enfantines pique et blesse», écrit Gilbert Salem dans son dernier roman, d’abord touffu comme une pelote d’étoiles lançant mille feux, et qui se désentortille au fur et à mesure de la lecture tout en demandant, au lecteur, une attention de chaque instant et un effort de dinguerie participative. De fait, Trois hommes dans la nuit n’est pas un roman aussi immédiatement accessible que Trois Hommes dans un bateau , de l’irrésistible Jerome K. Jerome, ni aussi débonnaire que Trois Hommes dans une Talbot , du charmant Paul Budry. On ne sait pas très bien, au fil des premiers chapitres, où l’on va, mais on y va. On y rencontre d’abord une insupportable millionnaire protestante cul-bénit, en la personne de Clarisse Lebief-Guingue (de la fabrique de papier Papirama délocalisée dans le monde entier), flanquée d’un majordome au nom bizarre de Donat Jovié, qui se dégonfle soudain comme une baudruche pour se trouver réduit à l’état de petit anneau de caoutchouc mauve. L’ambiance est donc illico à l’insolite frotté de sortilèges, mais c’est, plutôt que dans le merveilleux ou le fantastique prisé des têtes blondes, dans les eaux du réalisme magique que va se déployer la narration, aussi pauvre en «action» apparente que mille pages de Proust ou de Joyce. Un formidable brassage de mémoire doit pas mal, d’ailleurs, au génie filtré et recyclé de ces deux titans, dont Gilbert Salem est un (humble) disciple à deux titres majeurs: son rapport mélancolique au Temps et aux Noms proustiens, et, côté Joyce, sa sensualité poétique et mystique de sourcier d’une langue «totale», laquelle se déploie en moires de haute lice et en polyphonies tour à tour somptueuses ou détonantes voire délirantes – des éructations du capitaine Haddock aux vaticinations des prophètes, en passant par trois voix d’hommes et une voix de femme, le chant des anges et le boucan alterné d’un flipper des années 70 et d’un groupe de rock prog…
Les enfants perdus
Trois hommes: trois hyperdoués de naissance, et une femme, qui devient géniale à son tour par le triple exercice de la musique, du tissage à la lyonnaise et de l’invention d’un Christ peu clérical: tels sont les protagonistes du roman, dont les portraits, extraordinairement détaillés et cohérents, se constituent au fil du roman. Les trois lascars, quadras, se sont connus à l’internat catholique de L’Effeuille, ados géniaux et teigneux, au début des années 70. Il y a là le Provençal Jean-Baptiste Contine, géant empêtré dans son corps, aux cils d’enfant et à l’âme inquiète; le minuscule Celte Simon Bouffarin vif comme un elfe et «catholosof» facétieux; et son ami Vladimir Sérafimovitch, alias Volodia, dandy cynique résolument athée et d’une beauté méphistophélique. Tous trois ont été conviés à une réception par Alma Lebief-Dach, belle-fille de Clarisse, en ce Noël 2002, dont la nuit du 26 au 27 accueillera leur triple immense errance – le récit oscillant entre leurs débats présents et leurs ébats d’adolescents «feuillantins». Quant à Alma, Lithuanienne d’origine et devenue théologienne luthérienne à Strasbourg après une initiation au tissage chez les soyeux de Lyon, elle sera présente-absente tout au long du roman, inspirant à l’auteur ses pages les plus lumineuses.
Et Dieu là-dedans? Il est partout et nulle part, dans une sorte d’omniprésence poétique qui doit autant aux bouffons de Shakespeare qu’aux princes ambigus de la collection Signe de Piste, à la foi toute pure d’un enfant ou de Bach qu’à la théologie érudite. Dans la foulée, au fil de magnifiques évocations lyonnaises, on se rappelle que Les Deux étendards de Lucien Rebatet, grand débat romanesque entre christianisme et athéisme, se déroulait précisément à Lyon, mais l’exploration de Gilbert Salem – donnant mystérieusement raison (ou presque) à chacun – s’enracine dans une sorte de christianisme enchanté, triste et radieux à la fois comme l’enfance, défiant en somme la fameuse sentence d’Alfred Loisy: «Le Christ annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue», citée en exergue.
Or le plus étonnant, dans ce roman qu’on pourrait imaginer «élitiste» et «passéiste», voire obsolète par sa thématique, est son ébouriffante fraîcheur, son inventivité verbale et son scannage des derniers états du monde dit virtuel, autant dire sa déroutante modernité. Bonne nouvelle: la divine Littérature n’a pas déserté tout à fait son royaume, où nous ramène ce sorcier de Salem.
Trois hommes dans la nuit
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Revue de presse4
«L’aiguille des boussoles enfantines pique et blesse», écrit Gilbert Salem dans son dernier roman, d’abord touffu comme une pelote d’étoiles lançant mille feux, et qui se désentortille au fur et à mesure de la lecture tout en demandant, au lecteur, une attention de chaque instant et un effort de dinguerie participative. De fait, Trois hommes dans la nuit n’est pas un roman aussi immédiatement accessible que Trois Hommes dans un bateau , de l’irrésistible Jerome K. Jerome, ni aussi débonnaire que Trois Hommes dans une Talbot , du charmant Paul Budry. On ne sait pas très bien, au fil des premiers chapitres, où l’on va, mais on y va. On y rencontre d’abord une insupportable millionnaire protestante cul-bénit, en la personne de Clarisse Lebief-Guingue (de la fabrique de papier Papirama délocalisée dans le monde entier), flanquée d’un majordome au nom bizarre de Donat Jovié, qui se dégonfle soudain comme une baudruche pour se trouver réduit à l’état de petit anneau de caoutchouc mauve. L’ambiance est donc illico à l’insolite frotté de sortilèges, mais c’est, plutôt que dans le merveilleux ou le fantastique prisé des têtes blondes, dans les eaux du réalisme magique que va se déployer la narration, aussi pauvre en «action» apparente que mille pages de Proust ou de Joyce. Un formidable brassage de mémoire doit pas mal, d’ailleurs, au génie filtré et recyclé de ces deux titans, dont Gilbert Salem est un (humble) disciple à deux titres majeurs: son rapport mélancolique au Temps et aux Noms proustiens, et, côté Joyce, sa sensualité poétique et mystique de sourcier d’une langue «totale», laquelle se déploie en moires de haute lice et en polyphonies tour à tour somptueuses ou détonantes voire délirantes – des éructations du capitaine Haddock aux vaticinations des prophètes, en passant par trois voix d’hommes et une voix de femme, le chant des anges et le boucan alterné d’un flipper des années 70 et d’un groupe de rock prog…
Les enfants perdus
Trois hommes: trois hyperdoués de naissance, et une femme, qui devient géniale à son tour par le triple exercice de la musique, du tissage à la lyonnaise et de l’invention d’un Christ peu clérical: tels sont les protagonistes du roman, dont les portraits, extraordinairement détaillés et cohérents, se constituent au fil du roman. Les trois lascars, quadras, se sont connus à l’internat catholique de L’Effeuille, ados géniaux et teigneux, au début des années 70. Il y a là le Provençal Jean-Baptiste Contine, géant empêtré dans son corps, aux cils d’enfant et à l’âme inquiète; le minuscule Celte Simon Bouffarin vif comme un elfe et «catholosof» facétieux; et son ami Vladimir Sérafimovitch, alias Volodia, dandy cynique résolument athée et d’une beauté méphistophélique. Tous trois ont été conviés à une réception par Alma Lebief-Dach, belle-fille de Clarisse, en ce Noël 2002, dont la nuit du 26 au 27 accueillera leur triple immense errance – le récit oscillant entre leurs débats présents et leurs ébats d’adolescents «feuillantins». Quant à Alma, Lithuanienne d’origine et devenue théologienne luthérienne à Strasbourg après une initiation au tissage chez les soyeux de Lyon, elle sera présente-absente tout au long du roman, inspirant à l’auteur ses pages les plus lumineuses.
Et Dieu là-dedans? Il est partout et nulle part, dans une sorte d’omniprésence poétique qui doit autant aux bouffons de Shakespeare qu’aux princes ambigus de la collection Signe de Piste, à la foi toute pure d’un enfant ou de Bach qu’à la théologie érudite. Dans la foulée, au fil de magnifiques évocations lyonnaises, on se rappelle que Les Deux étendards de Lucien Rebatet, grand débat romanesque entre christianisme et athéisme, se déroulait précisément à Lyon, mais l’exploration de Gilbert Salem – donnant mystérieusement raison (ou presque) à chacun – s’enracine dans une sorte de christianisme enchanté, triste et radieux à la fois comme l’enfance, défiant en somme la fameuse sentence d’Alfred Loisy: «Le Christ annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue», citée en exergue.
Or le plus étonnant, dans ce roman qu’on pourrait imaginer «élitiste» et «passéiste», voire obsolète par sa thématique, est son ébouriffante fraîcheur, son inventivité verbale et son scannage des derniers états du monde dit virtuel, autant dire sa déroutante modernité. Bonne nouvelle: la divine Littérature n’a pas déserté tout à fait son royaume, où nous ramène ce sorcier de Salem.
Complément de Gilbert Salem sur son blog .
Micky le Corfiote
Je préfère être avec le Christe plutôt qu’avec la vérité.
Fédor Dostoïevski
Micky, Jean-Baptiste Contine ne l’a jamais vu. Ils se connaissent depuis 1999, par la nébuleuse alors récente d’Internet où ils n’ont échangé que des propos, pas d’images. Chacun ignore l’aspect anatomique de l’autre, et c’est mieux ainsi. Entre eux s’est «connectée» une amitié qui devient régulière, alors qu’ils abominent pareillement la civilisation virtuelle, son langage atrophié, ses clinquants cliquants-clignotants, et ses simulacres dérisoires. Ils préféreraient une accolade, des regards vrais et vus, des voix entendues. Des chaleurs tactiles.
Mais le leurre technologique réveille, dit-on, des instincts ludiques chez les plus vieilles badernes.
Dans ce contexte «hypermoderne», ils se sont abouchés à l’ancienne, s’écrivant des phrases longues, léchées, – avec l’impression délectable (crédule) de gêner les autres internautes par un anachronisme appuyé.
La première fois, ce fut dans un forum dévolu aux Actes des Apôtres.
Micky détaillait une expérience lointaine, au cours de laquelle il avait prospecté en amateur le passage de saint Paul en Grèce. Sa description, à Corinthe, non seulement de traces archéologiques pauliniennes, mais celles de Timothée, de Silas, du proconsul Gallion, fut d’une érudition exubérante qui impressionna Jean-Baptiste. Au point qu’il rouvrit ce Nouveau Testament dont il se croyait indigne, et rejeté. Il s’en échappa une poudre d’encens flétri, une flaveur de sacristie feuillantine qui sentait le décorum de la piété contrite de ses douze ans.
Les courriels de Micky étaient truffés de citations exactes, mais ingénieusement enchevêtrées, comme seul un lecteur familier des saintes épîtres s’autoriserait à le faire:
«Cher JB, la Maison des Disputes de Chloé a bien existé. A dix-neuf ans, je n’y avais pas relevé des vestiges matériels, mais un soir, sous les yeuses des remblais médiévaux de l’Acrocorinthe, j’identifiai dans un éboulis submergé de laurier une odeur de pourriture certifiée antique, presque agréable: celle de la mort qui donne la mort devenant une odeur de vie qui donne la vie. Je compris alors que le dieu de cet immense «prédicateur-avorton», qui est aussi ton dieu naturel, est plus intéressant que le Yahvé de ma famille, car c’est un fou. Votre Jésus, lui aussi, fait gronder le tonnerre et trembler les hommes, mais lui-même tremble, et il reconnaît qu’il a peur: C’est que la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. Moi je corrigeais – abusivement, pour moi seul – plus forte que chez les hommes. Votre Dieu est fort parce qu’il est capable de faiblesse humaine. Je l’avais déjà jugé persuasif chez les orthodoxes de Grèce, or sache que c’est chez des catholiques du midi de la France que je l’ai enfin trouvé.»
De ce sophiste enflammé qui juge les dieux, et en change à la fortune de ses aventures picaresques, Contine ne sait pas grand-chose – même après quatre années de dialogue, d’estime à distance. Sinon que Micky n’est pas son prénom, qu’il est né à Corfou en 1955 dans une famille juive qui ne lui pardonne pas son apostasie. Qu’il vit à Marseille depuis trois décennies. «Une cité grecque comme moi, peuplée de beaucoup de juifs comme moi – même s’ils sont nordafs – et de papistes bornés sulpiciens comme moi maintenant. Les couchers de soleil à la pointe de Montredon imitent si bien ceux de mon île natale, qu’il m’y arrive de soliloquer en judéo-vénitien, comme le faisait notre rabbin Abacco de la Ruelle d’Or, en s’attardant sur les môles après qu’il eut perdu la raison. Mais, cher JB, moi je ne m’attarde nulle part. La vie m’a appris à avoir le feu au c…, et j’ai la chance d’avoir un métier qui fait voyager. J’en profite pour fuir aussi ma tête: j’ai été victime l’an passé d’une tumeur anévrismale qui a rompu mon fil des événements les plus récents. Au lieu de la soigner, je m’en moque et la laisse prospérer. Les psys appellent ça une fuite en avant. En d’autres termes une couardise. Pour moi, c’est du courage. Un nouvel envol, une politique de la terre brûlée. Mais d’une terre qui ne vaut pas tripette: qu’importe mon souvenir du café-croissant de ce matin! Au diable le conseil de la secrétaire de mon patron quand je m’apprête à prendre l’avion pour Séville à Marignane, alors que c’est un train de Saint-Charles qui m’attend pour me conduire à Barcelone… Ce ne sont-là que bévues réparables. Pertes infimes, bouts de mémoire immédiate qui se décollent en squames sèches de reptile, et que je jette au feu. Sort que je fais subir pareillement, méthodiquement, aux talismans de mes aïeux. Ceux que les Hébreux appellent t’philim ou phylactères. Ces inscriptions kabbalistiques reviennent inlassablement me harceler, alors je les détruis avec un réflexe rageur – mais non sans un zeste de chagrin chevillé au fond de moi. La gloire du Christ-Rédempteur m’en guérira. Car je ne dors jamais deux nuits à Marseille sans aller remercier sa mère, la grande Vierge dorée de Notre-Dame de la Garde. Je suis convaincu que c’est par son intercession que j’ai conservé intacte toute ma mémoire ancienne.»
À ce long courriel, où Micky épanchait pour la première fois des confidences intimes, Jean-Baptiste répondit avec un laconisme prudent, mais le sentiment de se livrer lui aussi beaucoup:
«Cher Micky, par atavisme protestant je suis peu coutumier du culte marial. Mais par amour de l’art, je te conseille de prier plutôt la Mater dolorosa de Carpeaux qui est à l’intérieur de la basilique. Elle est plus gracieuse, et certainement plus accessible que l’immonde colosse qui flamboie sur son clocher… Je t’envie de pouvoir dialoguer avec elle, ainsi qu’avec celui que tu désignes comme mon «dieu naturel». Et je t’envie de n’avoir pas égaré comme moi des pans entiers de ta mémoire d’avant.»
Cette réponse aigre-douce déconcerta-t-elle son correspondant? Contine ne revit plus jamais le pseudo de Micky dans la messagerie de son PC. Il le relança deux fois en vain. Alors il varia la tentative en expédiant un SMS sur son téléphone mobile:
— Désolé Micky de t’avoir culpabilisé. Te connais peu, mais t’aime bien. JB (si tu te souviens encore de moi).
Le jour même, Jean-Baptiste était concentré sur un long dépliant héraldique lorsqu’un bip-bip fit vibrer son portable. C’était un minimessage de Micky:
— JB, t’oublie pas, t’aime aussi. Connaissais pas Krakow, fief de Jean-Paul 2, ni la Panna Maria et son retable en bois. J’y prie pour toi et ta mémoire. Fraternisons en amnésiques complémentaires. Allumons des cierges!
Désormais, Micky et JB correspondent par SMS. Ils se transmettent des signaux votifs; balises géographiques sur une carte du Tendre amicale qui s’élargit, au gré de leurs déplacements respectifs, à celle de l’Europe – «avec l’espoir de dériver un jour vers la Terre sainte». Messages lapidaires, où le goût pour la liturgie catholique le dispute à l’ironie sacrilège. On en rit sans rire vraiment. Un jeu presque grave: comment blasphémer en évitant de le faire? Comment dire beaucoup avec le moins de mots possibles, et sans enfreindre les règles élémentaires du français.
Entre l’enfant surdoué des ruisseaux et légumières du Comtat – qu’un destin terne de généalogiste a relégué dans une ville de brumes – et ce juif corfiote et sanguin, de dix-huit mois son aîné, qui veut explorer tous les sanctuaires du continent, la relation est intangible mais elle perdure. En dépit de sa sporadicité, elle est cohérente et fidèle.
Jean-Baptiste Contine n’a pas la même fièvre voyageuse, mais il ne déroge pas au rituel dès qu’une tournée de conférencier le rapproche d’un édifice catholique, quel qu’il soit.
— Une petite flamme pour Micky dans une chapelle triste en brique noire d’Eindhoven. Rien trouvé de mieux.
— Une autre à la santé des neurones de JB sous les voûtes gothiques de Sint-Salvator de Bruges. Je sais mieux choisir…
— (Une semaine plus tard) Une chandelle blanche chante pour toi sous le pilier des Anges de ND de Strasbourg. Belle cité. Beaucoup de juifs y vivent. Me traquent-ils? Je deviens parano!
— Les Juifs d’Alsace sont aussi anciens et débonnaires que ceux de ton Corfou. Plus intellos peut-être. Pour toi, y aura pas de bûcher chez eux… Ici en Toscane oui, et de ma part: le feu vif d’un lumignon rouge dans une crypte de Santa Maria dei Servi de Sienne. Congrès ennuyeux d’héraldistes mais trois jours de soleil.
— Cher JB, y a plus que 75 Juifs à Corfou! Ils sont débonnaires mais ont juré ma perte: je suis un renégat et un colégataire prodigue. Mes frères me retrouveront. Pas de bûcher, pas de veau gras non plus! Luc 15-23, ils connaissent pas… Demain retour à Massilia. Rebelote à ND-de-la-Garde. Une bougie kitsch néoclassique y plaidera pour le salut ton âme.
Ne l’ayant jamais vu, Jean-Baptiste ignore que Mikis, qui signe Micky, ressemble un peu à Frère Joyeuse, le redoutable tourier du Collège de l’Effeuille, mais en plus joyeux… Il s’était d’abord prénommé Mikaél. C’est un gros garçon de petite taille, aux bras courts en gigots, au pas qui dandine à cause d’une scoliose congénitale. Farouche et bègue, il a l’air idiot et le regard temporal des lièvres, car une enfance contraignante lui a appris à dissimuler son intelligence: les juifs de Corfou (ses parents, son «sandak» de parrain, les voisins, le rabbin…) l’avaient tenu longtemps tenu en lisière – comme s’il était frappé d’un mal sacré – circonscrivant ses déplacements à un quartier aux murs vénitiens sous une colline sinaïque. L’étouffant d’une affection plus symbolique que perceptible.
Au décès de son richissime pharmacien de père, Mikaél avait dix-neuf ans. Il hérita d’autant de lingots d’or que ses trois frères qui aussitôt lui imposèrent leur aile protectrice et collective, mais il parvint à s’évader en s’embarquant sur un ferry jusqu’à Corinthe pour y marcher sur les pas d’un autre Juif qui, comme lui, avait abandonné le judaïsme. Pour en devenir le plus illustre renégat: Paul de Tarse.
Ravis de convertir, deux mille ans après le fondateur du christianisme, une «brebis adulte», les popes du nome de Corinthe sommèrent Mikaél de se trouver un prénom moins hébraïque.
Le matin de son baptême, sur le site d’une église paléochrétienne, il opta pour Mikis, celui de son musicien préféré Theodorakis. Un compositeur révolutionnaire, un poète proscrit! Et cela en pleine dictature militaire. Mais il y avait tant de candeur et d’imploration dans la voix bredouillante du jeune Tyrrhénien que les prêtres orthodoxes validèrent son choix. Ils gagnèrent au change: il se révéla le plus efficace des domestiques pour les prévenir de visites incongrues et, accessoirement, astiquer le parquet marqueté de leurs monastères, dégraisser les bobèches de leurs bougeoirs en vermeil, ou arroser leurs jardins.
En moins d’un an, il en servit trois. Tous ignorèrent que, derrière un moellon amovible de l’appentis qu’ils lui concédaient, leur insignifiant marguillier cachait de l’or en barre. Un matériau dont il méconnaissait la valeur. Il le conservait ingénument, avec repentance filiale, telle une relique: son lien sentimental ultime avec les siens. Et avec les crépuscules de Corfou. Plus tard, il dira: «C’était l’or de mon papa, ç’aurait pu n’être que du plâtre dont il faisait des pansements pour les pieds. En secret, je pleurais sur cette besace en jute comme sur un doudou de bébé.»
Claudiquant entre lentisques à résine et jasmins blancs, Mikis récoltait par-ci des olives, ébourgeonnait par-là les rosiers, et ramassait des chenilles partout sauf sur les mûriers – car il avait du respect pour les tisserands du village qui, de haute lutte, avaient obtenu le droit d’y prélever des cocons. Cet exercice quotidien désankylosait ses jambes, aérait ses poumons et ouvrait peu à peu son cœur à un dieu nouveau qui, comme lui, avait été aussi un homme. Et un des plus humbles.
Deviendrait-il digne de ce Jésus-Christ? Oui, selon l’Evangile. Selon ce testament révolutionnaire et libérateur qui prétend prolonger l’ancien, mais en fait scandaleusement l’abroge! (Telle était du moins la conviction de Rabbi Abacco). Lisant énormément dans la bibliothèque des moines, Mikis commença plus modestement par s’identifier à ce saint Paul, qui l’émerveillait par ses exploits odysséens, par ses faiblesses corporelles surmontées.
Paul aussi, avait dû aussi gréciser son nom (Saulos, de l’hébreu Shaul) pour n’être pas rejeté par les Hellènes. Et puis il avait trahi les Juifs, ses frères, après avoir été le plus fanatique d’entre tous. Mais de sa trahison, il fit une grande et belle cause. Il eut l’insolence extraordinaire de la proclamer partout afin qu’elle devienne le socle de la religion la plus répandue au monde!
En novembre 1974, Mikis se trouvait en Epire quand la chute des colonels incita à la révolte des paysans contre l’archimandrite qu’il servait. Mgr Cyrille était un élégant barbu trentenaire à bec d’aigle. Sourire amer, tunique impeccablement amidonnée. Son coupé décapotable à plaques allemandes semait une terreur tonitruante dans les petites routes à chèvres. Averti à temps par sa hiérarchie, ce fringant dignitaire affréta un bateau battant pavillon espagnol, et quitta le port de Parga en pleine nuit, avec une palanquée de malles en cuir bourrées de soieries, une collection de céramiques cycladiques, plus un mélancolique valet de chambre aux cils de giton qui lui était très attaché. À bord du tramping, il y avait un autre garçon de dix-neuf ans, qui, lui, pensait avoir été embarqué par pitié à cause de ses infirmités.
Or Mikis le boiteux bègue, l’homme de peine niais aux yeux vides, avait été percé à jour: pour contenir la jacquerie des sériciculteurs insurgés de Karvunarion, il avait fait montre d’un peu trop de diplomatie… Le précautionneux archimandrite ne souhaitait aucunement livrer un témoin aussi sagace aux néo-démocrates qui allaient tantôt occuper son monastère.
Pour le jeune converti aux prières partagées, le début de la croisière fut horrible. Sa conscience, que le départ en trombe avait déjà brusquée, devenait aussi mouvementée que la mer ionienne dans la nuit d’hiver. Surtout après le passage de la côte septentrionale de l’îlot de Paxi, que peu d’encablures séparaient de la pointe sud de Corfou, où, par foucade et cynisme, son maître menaça de le larguer – car il connaissait ses antécédents familiaux.
Que le Père Cyrille fût tenaillé aussi par la peur, c’était dans l’ordre des choses – tout fuyard change ses manières, surtout quand le courage ne le gouverne pas. Mais cette circonstance opéra sur sa physionomie une transformation prompte, effrayante, qui acheva de déboussoler Mikis: les iris verts du pope se mirent à jaunir comme des feux Saint-Elme; sa barbe artistement taillée résista au vent; et son catogan d’apôtre d’icône aux bourrasques. Sa voix, cette voix de chantre, naguère onctueuse, apaisante, s’augmentait d’octaves en se métallisant… Tout tanguait sur le pont, sauf ce mutant cruel qui semblait défier les éléments.
Le despote libéra quand même son otage à Marseille avant que son bateau ne mette le cap sur Barcelone – où d’autres fugitifs grecs de son acabit l’attendaient.
En descendant l’échelle vers la navette, Mikis supplia encore l’homme de Dieu:
— Votre bénédiction, Monseigneur Cyrille! Juste un signe de croix…
— Non, Mikaél le Juif. Tu n’es que le descendant d’immondes crucificateurs. Juif tu es né, Juif tu restes.
Elle ne lui parut pas exagérément hospitalière, la noble terre de France, à l’heure prématitunale où Mikis y posa le pied pour la première fois! Il erra d’abord sur les docks bitumeux de la Joliette, entre pontons-grues, citernes et odeurs de naphte. Un pays d’entrepôts moites et noirs, qui ne lui rappelait en rien l’antique cité phocéenne de ses lectures. Ne parlant pas un seul mot de français, il ne se fia qu’à son flair de chercheur errant allant toujours à pied, comme tout fils de Sem. Et c’est ainsi qu’il aboutit dans les venelles en lacets, glaciales mais ensoleillées, de l’adret du Vieux-Port.
Au premier soir, il trouva refuge, rue du Panier, chez un curé défroqué. Un homme de belle miséricorde, un chrétien débarrassé de contraintes chrétiennes – donc d’autant plus doux, malgré ses yeux sans bonté. Mais un chrétien malgré tout. Par bonheur, cet échalas aux sourcils de chien-loup comprenait l’italien, car son épouse, une hispano-mauresque vaillamment hanchée, était Sicilienne. Excellente cuisinière, Madama Maria connaissait aussi la cuisine des langues et des nuances dialectiques. Une Méditerranée à elle toute seule, enchantée de truchementer comme une philologue salonarde, tout en hachant ail, échalotes et persil plat. Et en chassant le chat de la planche aux viandes.
Mis en confiance par leur chauffage central et par un haricot de mouton engageant, Mikis narra son inénarrable aventure avec lyrisme, pleurant souvent, à cause du vin, s’esclaffant aussi, nerveusement. Il évoqua son évasion de Corfou, son reniement douloureux de la Synagogue. Et puis les vents crayeux qui balayaient le seuil de la petite église corinthienne où il fut christianisé par un prélat grec; sa tendresse inespérée pour Jésus; sa terreur de saint Paul; ses joies de servir des popes bienveillants – pourtant à la solde de dictateurs exsangues. A l’épisode de la métamorphose du Père Cyrille sur le navire, le couple s’amusa ostensiblement. Mikis, lui, repleura, mangea comme un ogre, puis ronfla comme deux autres dans la chambre proprette qu’on lui avait préparée à l’étage, et dont la fenêtre donnait sur la coupole romano-byzantine de la Major.
Il était près de midi, le lendemain, quand il l’ouvrit pour s’emplir les poumons de l’air millénaire de Marseille – macédoine de parfums jaunes, effluves romarinés, cris de poissardes vraies. Toutes les odeurs helléniques de sa jeunesse y macéraient en brouet capiteux, malgré la fraîcheur de novembre. Le calendrier y ajoutait la feuille de l’arbousier, l’orange, la busserole, la mandarine de Noël. Le fond de saveur marine s’édulcorait déjà de la cannelle pâtissière de l’Avent. «Ici, je suis en terre catholique, il paraît que les cires d’église y sont de meilleure qualité. Encore un nouveau monde! Encore des peurs à conjurer sans en avoir l’air»…
Levés tôt, ses hôtes lui avaient préparé dans un panier d’osier des biscottes, de la confiture de figues à la mode d’Agrigente, un thermos de café brûlant. Plus une enveloppe chargée d’une cinquantaine de francs, en petits billets et en monnaie française:
«Mon mari et moi serons absents jusqu’à treize heures. Voilà un peu d’argent pour un tour en ville. Après nous mangerons du poisson avec des frites épaisses comme chez vous en Grèce. S’il vous plaît Monsieur Mikis, en sortant n’appuyez pas trop fort sur la poignée de la porte. Elle est ancienne et fragile, nous l’aimons beaucoup, merci. Merci surtout pour vos belles histoires d’hier soir. Elles nous ont rappelé notre défunt fils: mon Carlito savait lui aussi raconter des choses tristes mais parfois drôles. A tout à l’heure. Maria.»
Comment se dédouaner de l’hospitalité de tels gens? Mikis eut la mauvaise idée de leur demander une place de domestique. Les soins du ménage, le blanchissage, le maniement de l’encaustique, après tout, ça le connaissait. Mais l’offre fut rejetée par la femme du prêtre, trop jalouse de ses balais, chiffons et rituels d’hygiène. De guerre lasse, il posa sur la table de leur cuisine aux persiennes bleues sa ligature de lingots, qu’il n’avait montrée à personne auparavant, et dont l’éclat parut surréel à lui aussi – n’ayant jamais eu l’idée de les extraire de leur poche pour les admirer, ou les compter. A la réaction effrayée de ses bienfaiteurs, il comprit en un quart de seconde qu’ils étaient en droit de le tenir pour un voleur recherché, un imposteur, un maître chanteur peut-être…
— Non, Padre, non, cara Madama, ce trésor je ne l’ai pas volé, c’est l’héritage dont je vous ai parlé… Chez les Juifs de mon quartier, ça se distribuait comme ça, il fallait que ce soit brillant pour être vrai, comme l’or du saint des saints du vieux temple de Jérusalem. Mais c’est terriblement pesant dans les bagages d’un homme en cavale, et plus pesant encore dans la conscience d’un héritier qui ne sait qu’en faire. Pour l’amour du Christ, aidez-moi à m’en débarrasser. Prenez-le, gardez-le, distribuez-le. Il me porte malheur. Mais le sac en tissu, lui, je le garde, car il a conservé l’odeur de la pharmacie juive de mon père.
Balayant leur suspicion, ses hôtes marseillais accueillirent cette fois Mikis comme un fils, le régularisèrent à la mairie, s’engagèrent à lui enseigner le meilleur français et lui trouvèrent un emploi honorable chez un électricien maghrébin de Belzunce. Mais un Juif! Quant à son or dont il ne voulait plus, ils le placèrent dans une banque de leur quartier afin qu’il pût en jouir après leurs morts.
Celles-ci advinrent en 1985, puis en 1987. Au printemps de cette année-là, au cimetière de Saint-Pierre, il prit soin d’inhumer Maria aux côtés de son mari et de son fils Charles-Hector, tué accidentellement en 1972.
Non, pour ce couple désintéressé, Mikis n’était pas devenu un enfant de substitution. Treize ans plus tôt, ils l’avaient arraché à des déboires compliqués; ils l’avaient presque adopté, mais sans lui intimer une règle de comportement affectif. Sans jamais lui parler non plus de leur pauvre garçon, dont il ne devait découvrir des photographies (cachées, quasi sous scellés) qu’après le décès de Maria, en débarrassant l’appartement de la rue du Panier, dont le vieux chat avait décampé.
— Des gens exemplaires, des Justes comme on dit chez les Juifs. Mais ceux-là n’ont pas voulu laisser la moindre trace de leur charité. Ils étaient fâchés avec les honneurs.
Du coup, il repensa un peu différemment à la devise de leur ville:
Actibus immensis urbs fulget Massiliensis («Tout l’éclat de Marseille est fait d’actes grandioses»)
À la mi-décembre de 2002, Mikis réalisa son vœu le plus cher en débarquant en Terre sainte, avec un passeport européen. Jusqu’alors, il avait sillonné en long et en large le Vieux-Continent, pour commercialiser un nouveau modèle de transducteur électroacoustique (et accessoirement allumer des cires votives dans les églises…). Mais cette fois, renonçant aux affaires, il se moulait résolument dans la silhouette du touriste godiche ordinaire. Il fut singulièrement ému en foulant pour la première fois l’humus d’Israël. «Celui de mes ancêtres (Ha-shana ha-ba’a bi yrushalaïm!). Mais aussi un limon gaufré par le chanvre des semelles de Notre-Seigneur-Jésus-Christ, quand il se mit en chemin vers sa mort à Golgotha. A trente-trois ans! Moi qui en ai quarante-sept, l’envie de mourir pour sauver le monde n’est pas mon truc, et je ne tremble plus d’être traqué des frères corfiotes m’accusant de trahison. Ils doivent être vieux maintenant.»
Les douaniers de l’aéroport Ben-Gourion le fichèrent comme un chrétien ordinaire en pèlerinage. A l’extérieur, un car rempli de dévots français l’attendait.
Le circuit commença par la Galilée. Le soir tombant derrière les vitres de sa chambre d’hôtel, à Nazareth, Mikis griffonna ces mots navrés sur une feuille volante:
«Il n’y a plus une seule trace du Christ en Terre sainte. Elle n’est plus sainte, la Terre sainte! Le lac de Tibériade est ceinturé par une route moderne. Ses seules rives praticables sont blindées d’installations laides et tapageuses, destinées au tourisme de la chrétienté – le pire de tous. Ce qui devait rester le milieu du monde est à présent un creux sans vie, une zone sinistrée, un trou noir de science-fiction. Une antimatière qui voudrait renier Dieu. Mais il me suffit de fermer les yeux, de m’imaginer ailleurs, pour que mon Christ aimé, et qui m’aime tant, resplendisse. Non pas comme une preuve, (car il échappe à toute science) mais un sentiment.»
Après un Noël maussade à Bethléem, qui embaumait la poudre à fusil, Mikis et son groupe se retrouvèrent au matin du 27 décembre à Jérusalem. Dans cet amalgame de chapelles, prétendument œcuménique, et qui surplombe, ou plutôt plombe, le tombeau de Jésus. Il y frôla d’abord la tunique empesée de popes orthodoxes – sinistre souvenir de Grèce continentale. L’arrivée soudaine d’autres prêtres – latins, ou syriaques, ou arméniens – ne le réconforta pas longtemps, car tous ces dignitaires se mirent à se voler dans les plumes, à se battre comme des chiffonniers, deux jours seulement après la Nativité.
Il quitta ce temple de discorde sur la pointe des pieds, après y avoir quand même allumé une bougie.
C’est alors, sous le bleu hivernal du ciel de Judée, qu’il envoya son SMS à Jean-Baptiste Contine, son cher JB:
— Baisers de Jérusalem. Une lanterne brille pour toi dans l’église du Saint-Sépulcre. Micky
Relevant ses yeux de son portable, il se vit cerné par trois gaillards vigoureux aux yeux de braise et une fille blonde, de beauté sévère. C’étaient ses neveux de Corfou, et une nièce dont il ignorait l’existence.
— Nous avons fini par vous retrouver, Thié Mikaél, fit-elle. Qu’allons-nous faire de vous?
(«Et moi de moi?» qu’il s’est demandé en suivant le peloton. «Me mettre à trembler, à l’exemple de Jésus? Excellente solution, car ne pas avoir peur de mourir ne veut pas dire ne plus avoir envie de vivre.»)
Gilbert Salem suit Trois hommes dans la nuit et poursuit leurs conversations sur l’internet.
Unité de temps: l’après-Noël 2002. Unité de lieu: la nuit. Unité d’action: pas d’action, juste un monologue à trois voix, un bortsch d’émotions passées et présentes, une tapisserie de réminiscences, une rhapsodie de fragrances et de miroitements, de préciosité et de gaillardise dont lecteurs et auteur ignorent la finalité, mais qui suscite une griserie identique à celle que peut dispenser une chanson dont on ne comprend pas les paroles. Trois vieux copains, le colossal Jean-Baptiste Contine, ce poulpiquet de Simon Bouffarin et l’athlétique Vladimir Sérafimovitch, se retrouvent, se souviennent, palabrent, pérorent, font assaut de «culture bariolée» comme si les Pieds Nickelés se piquaient soudain de philologie, de musicologie, de théologie, de malacologie...
L’idée de ce roman luxuriant est venue pendant une vadrouille nocturne, en compagnie d’un érudit facétieux (Daniel Rausis). L’auteur a choisi au hasard les caractéristiques de ses personnages, puis s’est rendu à Saint-Pétersbourg, à Strasbourg ou à Châlons documenter ses intuitions. Enfant solitaire, Gilbert dessinait des pays imaginaires, et puis «le royaume de l’enfance s’efface, et le royaume de la vie se greffe dessus dans un mouvement kaléidoscopique». Proust, Joyce, Vialatte hantent ces pages diaprées sous l’influence revendiquée de Maurice Ravel.
Le roman pèse six cents introspections; il n’est pas fini pour autant. Journaliste depuis trente ans à 24 Heures , Gilbert Salem n’a jamais connu l’angoisse de la page blanche. Il redoute en revanche le «baby blues» du livre terminé. Pour atténuer la souffrance, il prolonge Trois hommes sur l’internet: son blog propose des «chapitres satellites», des bonus susceptibles de se fondre dans une version postérieure pour livre électronique. Il imagine que l’hypertextualité eût séduit ces malaxeurs de prose et générateurs de strophes aléatoires qu’étaient Joyce, Raymond Roussel ou Queneau.
Complément de Gilbert Salem sur son blog .
Micky le Corfiote
Je préfère être avec le Christe plutôt qu’avec la vérité.
Fédor Dostoïevski
Micky, Jean-Baptiste Contine ne l’a jamais vu. Ils se connaissent depuis 1999, par la nébuleuse alors récente d’Internet où ils n’ont échangé que des propos, pas d’images. Chacun ignore l’aspect anatomique de l’autre, et c’est mieux ainsi. Entre eux s’est «connectée» une amitié qui devient régulière, alors qu’ils abominent pareillement la civilisation virtuelle, son langage atrophié, ses clinquants cliquants-clignotants, et ses simulacres dérisoires. Ils préféreraient une accolade, des regards vrais et vus, des voix entendues. Des chaleurs tactiles.
Mais le leurre technologique réveille, dit-on, des instincts ludiques chez les plus vieilles badernes.
Dans ce contexte «hypermoderne», ils se sont abouchés à l’ancienne, s’écrivant des phrases longues, léchées, – avec l’impression délectable (crédule) de gêner les autres internautes par un anachronisme appuyé.
La première fois, ce fut dans un forum dévolu aux Actes des Apôtres.
Micky détaillait une expérience lointaine, au cours de laquelle il avait prospecté en amateur le passage de saint Paul en Grèce. Sa description, à Corinthe, non seulement de traces archéologiques pauliniennes, mais celles de Timothée, de Silas, du proconsul Gallion, fut d’une érudition exubérante qui impressionna Jean-Baptiste. Au point qu’il rouvrit ce Nouveau Testament dont il se croyait indigne, et rejeté. Il s’en échappa une poudre d’encens flétri, une flaveur de sacristie feuillantine qui sentait le décorum de la piété contrite de ses douze ans.
Les courriels de Micky étaient truffés de citations exactes, mais ingénieusement enchevêtrées, comme seul un lecteur familier des saintes épîtres s’autoriserait à le faire:
«Cher JB, la Maison des Disputes de Chloé a bien existé. A dix-neuf ans, je n’y avais pas relevé des vestiges matériels, mais un soir, sous les yeuses des remblais médiévaux de l’Acrocorinthe, j’identifiai dans un éboulis submergé de laurier une odeur de pourriture certifiée antique, presque agréable: celle de la mort qui donne la mort devenant une odeur de vie qui donne la vie. Je compris alors que le dieu de cet immense «prédicateur-avorton», qui est aussi ton dieu naturel, est plus intéressant que le Yahvé de ma famille, car c’est un fou. Votre Jésus, lui aussi, fait gronder le tonnerre et trembler les hommes, mais lui-même tremble, et il reconnaît qu’il a peur: C’est que la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu plus forte que les hommes. Moi je corrigeais – abusivement, pour moi seul – plus forte que chez les hommes. Votre Dieu est fort parce qu’il est capable de faiblesse humaine. Je l’avais déjà jugé persuasif chez les orthodoxes de Grèce, or sache que c’est chez des catholiques du midi de la France que je l’ai enfin trouvé.»
De ce sophiste enflammé qui juge les dieux, et en change à la fortune de ses aventures picaresques, Contine ne sait pas grand-chose – même après quatre années de dialogue, d’estime à distance. Sinon que Micky n’est pas son prénom, qu’il est né à Corfou en 1955 dans une famille juive qui ne lui pardonne pas son apostasie. Qu’il vit à Marseille depuis trois décennies. «Une cité grecque comme moi, peuplée de beaucoup de juifs comme moi – même s’ils sont nordafs – et de papistes bornés sulpiciens comme moi maintenant. Les couchers de soleil à la pointe de Montredon imitent si bien ceux de mon île natale, qu’il m’y arrive de soliloquer en judéo-vénitien, comme le faisait notre rabbin Abacco de la Ruelle d’Or, en s’attardant sur les môles après qu’il eut perdu la raison. Mais, cher JB, moi je ne m’attarde nulle part. La vie m’a appris à avoir le feu au c…, et j’ai la chance d’avoir un métier qui fait voyager. J’en profite pour fuir aussi ma tête: j’ai été victime l’an passé d’une tumeur anévrismale qui a rompu mon fil des événements les plus récents. Au lieu de la soigner, je m’en moque et la laisse prospérer. Les psys appellent ça une fuite en avant. En d’autres termes une couardise. Pour moi, c’est du courage. Un nouvel envol, une politique de la terre brûlée. Mais d’une terre qui ne vaut pas tripette: qu’importe mon souvenir du café-croissant de ce matin! Au diable le conseil de la secrétaire de mon patron quand je m’apprête à prendre l’avion pour Séville à Marignane, alors que c’est un train de Saint-Charles qui m’attend pour me conduire à Barcelone… Ce ne sont-là que bévues réparables. Pertes infimes, bouts de mémoire immédiate qui se décollent en squames sèches de reptile, et que je jette au feu. Sort que je fais subir pareillement, méthodiquement, aux talismans de mes aïeux. Ceux que les Hébreux appellent t’philim ou phylactères. Ces inscriptions kabbalistiques reviennent inlassablement me harceler, alors je les détruis avec un réflexe rageur – mais non sans un zeste de chagrin chevillé au fond de moi. La gloire du Christ-Rédempteur m’en guérira. Car je ne dors jamais deux nuits à Marseille sans aller remercier sa mère, la grande Vierge dorée de Notre-Dame de la Garde. Je suis convaincu que c’est par son intercession que j’ai conservé intacte toute ma mémoire ancienne.»
À ce long courriel, où Micky épanchait pour la première fois des confidences intimes, Jean-Baptiste répondit avec un laconisme prudent, mais le sentiment de se livrer lui aussi beaucoup:
«Cher Micky, par atavisme protestant je suis peu coutumier du culte marial. Mais par amour de l’art, je te conseille de prier plutôt la Mater dolorosa de Carpeaux qui est à l’intérieur de la basilique. Elle est plus gracieuse, et certainement plus accessible que l’immonde colosse qui flamboie sur son clocher… Je t’envie de pouvoir dialoguer avec elle, ainsi qu’avec celui que tu désignes comme mon «dieu naturel». Et je t’envie de n’avoir pas égaré comme moi des pans entiers de ta mémoire d’avant.»
Cette réponse aigre-douce déconcerta-t-elle son correspondant? Contine ne revit plus jamais le pseudo de Micky dans la messagerie de son PC. Il le relança deux fois en vain. Alors il varia la tentative en expédiant un SMS sur son téléphone mobile:
— Désolé Micky de t’avoir culpabilisé. Te connais peu, mais t’aime bien. JB (si tu te souviens encore de moi).
Le jour même, Jean-Baptiste était concentré sur un long dépliant héraldique lorsqu’un bip-bip fit vibrer son portable. C’était un minimessage de Micky:
— JB, t’oublie pas, t’aime aussi. Connaissais pas Krakow, fief de Jean-Paul 2, ni la Panna Maria et son retable en bois. J’y prie pour toi et ta mémoire. Fraternisons en amnésiques complémentaires. Allumons des cierges!
Désormais, Micky et JB correspondent par SMS. Ils se transmettent des signaux votifs; balises géographiques sur une carte du Tendre amicale qui s’élargit, au gré de leurs déplacements respectifs, à celle de l’Europe – «avec l’espoir de dériver un jour vers la Terre sainte». Messages lapidaires, où le goût pour la liturgie catholique le dispute à l’ironie sacrilège. On en rit sans rire vraiment. Un jeu presque grave: comment blasphémer en évitant de le faire? Comment dire beaucoup avec le moins de mots possibles, et sans enfreindre les règles élémentaires du français.
Entre l’enfant surdoué des ruisseaux et légumières du Comtat – qu’un destin terne de généalogiste a relégué dans une ville de brumes – et ce juif corfiote et sanguin, de dix-huit mois son aîné, qui veut explorer tous les sanctuaires du continent, la relation est intangible mais elle perdure. En dépit de sa sporadicité, elle est cohérente et fidèle.
Jean-Baptiste Contine n’a pas la même fièvre voyageuse, mais il ne déroge pas au rituel dès qu’une tournée de conférencier le rapproche d’un édifice catholique, quel qu’il soit.
— Une petite flamme pour Micky dans une chapelle triste en brique noire d’Eindhoven. Rien trouvé de mieux.
— Une autre à la santé des neurones de JB sous les voûtes gothiques de Sint-Salvator de Bruges. Je sais mieux choisir…
— (Une semaine plus tard) Une chandelle blanche chante pour toi sous le pilier des Anges de ND de Strasbourg. Belle cité. Beaucoup de juifs y vivent. Me traquent-ils? Je deviens parano!
— Les Juifs d’Alsace sont aussi anciens et débonnaires que ceux de ton Corfou. Plus intellos peut-être. Pour toi, y aura pas de bûcher chez eux… Ici en Toscane oui, et de ma part: le feu vif d’un lumignon rouge dans une crypte de Santa Maria dei Servi de Sienne. Congrès ennuyeux d’héraldistes mais trois jours de soleil.
— Cher JB, y a plus que 75 Juifs à Corfou! Ils sont débonnaires mais ont juré ma perte: je suis un renégat et un colégataire prodigue. Mes frères me retrouveront. Pas de bûcher, pas de veau gras non plus! Luc 15-23, ils connaissent pas… Demain retour à Massilia. Rebelote à ND-de-la-Garde. Une bougie kitsch néoclassique y plaidera pour le salut ton âme.
Ne l’ayant jamais vu, Jean-Baptiste ignore que Mikis, qui signe Micky, ressemble un peu à Frère Joyeuse, le redoutable tourier du Collège de l’Effeuille, mais en plus joyeux… Il s’était d’abord prénommé Mikaél. C’est un gros garçon de petite taille, aux bras courts en gigots, au pas qui dandine à cause d’une scoliose congénitale. Farouche et bègue, il a l’air idiot et le regard temporal des lièvres, car une enfance contraignante lui a appris à dissimuler son intelligence: les juifs de Corfou (ses parents, son «sandak» de parrain, les voisins, le rabbin…) l’avaient tenu longtemps tenu en lisière – comme s’il était frappé d’un mal sacré – circonscrivant ses déplacements à un quartier aux murs vénitiens sous une colline sinaïque. L’étouffant d’une affection plus symbolique que perceptible.
Au décès de son richissime pharmacien de père, Mikaél avait dix-neuf ans. Il hérita d’autant de lingots d’or que ses trois frères qui aussitôt lui imposèrent leur aile protectrice et collective, mais il parvint à s’évader en s’embarquant sur un ferry jusqu’à Corinthe pour y marcher sur les pas d’un autre Juif qui, comme lui, avait abandonné le judaïsme. Pour en devenir le plus illustre renégat: Paul de Tarse.
Ravis de convertir, deux mille ans après le fondateur du christianisme, une «brebis adulte», les popes du nome de Corinthe sommèrent Mikaél de se trouver un prénom moins hébraïque.
Le matin de son baptême, sur le site d’une église paléochrétienne, il opta pour Mikis, celui de son musicien préféré Theodorakis. Un compositeur révolutionnaire, un poète proscrit! Et cela en pleine dictature militaire. Mais il y avait tant de candeur et d’imploration dans la voix bredouillante du jeune Tyrrhénien que les prêtres orthodoxes validèrent son choix. Ils gagnèrent au change: il se révéla le plus efficace des domestiques pour les prévenir de visites incongrues et, accessoirement, astiquer le parquet marqueté de leurs monastères, dégraisser les bobèches de leurs bougeoirs en vermeil, ou arroser leurs jardins.
En moins d’un an, il en servit trois. Tous ignorèrent que, derrière un moellon amovible de l’appentis qu’ils lui concédaient, leur insignifiant marguillier cachait de l’or en barre. Un matériau dont il méconnaissait la valeur. Il le conservait ingénument, avec repentance filiale, telle une relique: son lien sentimental ultime avec les siens. Et avec les crépuscules de Corfou. Plus tard, il dira: «C’était l’or de mon papa, ç’aurait pu n’être que du plâtre dont il faisait des pansements pour les pieds. En secret, je pleurais sur cette besace en jute comme sur un doudou de bébé.»
Claudiquant entre lentisques à résine et jasmins blancs, Mikis récoltait par-ci des olives, ébourgeonnait par-là les rosiers, et ramassait des chenilles partout sauf sur les mûriers – car il avait du respect pour les tisserands du village qui, de haute lutte, avaient obtenu le droit d’y prélever des cocons. Cet exercice quotidien désankylosait ses jambes, aérait ses poumons et ouvrait peu à peu son cœur à un dieu nouveau qui, comme lui, avait été aussi un homme. Et un des plus humbles.
Deviendrait-il digne de ce Jésus-Christ? Oui, selon l’Evangile. Selon ce testament révolutionnaire et libérateur qui prétend prolonger l’ancien, mais en fait scandaleusement l’abroge! (Telle était du moins la conviction de Rabbi Abacco). Lisant énormément dans la bibliothèque des moines, Mikis commença plus modestement par s’identifier à ce saint Paul, qui l’émerveillait par ses exploits odysséens, par ses faiblesses corporelles surmontées.
Paul aussi, avait dû aussi gréciser son nom (Saulos, de l’hébreu Shaul) pour n’être pas rejeté par les Hellènes. Et puis il avait trahi les Juifs, ses frères, après avoir été le plus fanatique d’entre tous. Mais de sa trahison, il fit une grande et belle cause. Il eut l’insolence extraordinaire de la proclamer partout afin qu’elle devienne le socle de la religion la plus répandue au monde!
En novembre 1974, Mikis se trouvait en Epire quand la chute des colonels incita à la révolte des paysans contre l’archimandrite qu’il servait. Mgr Cyrille était un élégant barbu trentenaire à bec d’aigle. Sourire amer, tunique impeccablement amidonnée. Son coupé décapotable à plaques allemandes semait une terreur tonitruante dans les petites routes à chèvres. Averti à temps par sa hiérarchie, ce fringant dignitaire affréta un bateau battant pavillon espagnol, et quitta le port de Parga en pleine nuit, avec une palanquée de malles en cuir bourrées de soieries, une collection de céramiques cycladiques, plus un mélancolique valet de chambre aux cils de giton qui lui était très attaché. À bord du tramping, il y avait un autre garçon de dix-neuf ans, qui, lui, pensait avoir été embarqué par pitié à cause de ses infirmités.
Or Mikis le boiteux bègue, l’homme de peine niais aux yeux vides, avait été percé à jour: pour contenir la jacquerie des sériciculteurs insurgés de Karvunarion, il avait fait montre d’un peu trop de diplomatie… Le précautionneux archimandrite ne souhaitait aucunement livrer un témoin aussi sagace aux néo-démocrates qui allaient tantôt occuper son monastère.
Pour le jeune converti aux prières partagées, le début de la croisière fut horrible. Sa conscience, que le départ en trombe avait déjà brusquée, devenait aussi mouvementée que la mer ionienne dans la nuit d’hiver. Surtout après le passage de la côte septentrionale de l’îlot de Paxi, que peu d’encablures séparaient de la pointe sud de Corfou, où, par foucade et cynisme, son maître menaça de le larguer – car il connaissait ses antécédents familiaux.
Que le Père Cyrille fût tenaillé aussi par la peur, c’était dans l’ordre des choses – tout fuyard change ses manières, surtout quand le courage ne le gouverne pas. Mais cette circonstance opéra sur sa physionomie une transformation prompte, effrayante, qui acheva de déboussoler Mikis: les iris verts du pope se mirent à jaunir comme des feux Saint-Elme; sa barbe artistement taillée résista au vent; et son catogan d’apôtre d’icône aux bourrasques. Sa voix, cette voix de chantre, naguère onctueuse, apaisante, s’augmentait d’octaves en se métallisant… Tout tanguait sur le pont, sauf ce mutant cruel qui semblait défier les éléments.
Le despote libéra quand même son otage à Marseille avant que son bateau ne mette le cap sur Barcelone – où d’autres fugitifs grecs de son acabit l’attendaient.
En descendant l’échelle vers la navette, Mikis supplia encore l’homme de Dieu:
— Votre bénédiction, Monseigneur Cyrille! Juste un signe de croix…
— Non, Mikaél le Juif. Tu n’es que le descendant d’immondes crucificateurs. Juif tu es né, Juif tu restes.
Elle ne lui parut pas exagérément hospitalière, la noble terre de France, à l’heure prématitunale où Mikis y posa le pied pour la première fois! Il erra d’abord sur les docks bitumeux de la Joliette, entre pontons-grues, citernes et odeurs de naphte. Un pays d’entrepôts moites et noirs, qui ne lui rappelait en rien l’antique cité phocéenne de ses lectures. Ne parlant pas un seul mot de français, il ne se fia qu’à son flair de chercheur errant allant toujours à pied, comme tout fils de Sem. Et c’est ainsi qu’il aboutit dans les venelles en lacets, glaciales mais ensoleillées, de l’adret du Vieux-Port.
Au premier soir, il trouva refuge, rue du Panier, chez un curé défroqué. Un homme de belle miséricorde, un chrétien débarrassé de contraintes chrétiennes – donc d’autant plus doux, malgré ses yeux sans bonté. Mais un chrétien malgré tout. Par bonheur, cet échalas aux sourcils de chien-loup comprenait l’italien, car son épouse, une hispano-mauresque vaillamment hanchée, était Sicilienne. Excellente cuisinière, Madama Maria connaissait aussi la cuisine des langues et des nuances dialectiques. Une Méditerranée à elle toute seule, enchantée de truchementer comme une philologue salonarde, tout en hachant ail, échalotes et persil plat. Et en chassant le chat de la planche aux viandes.
Mis en confiance par leur chauffage central et par un haricot de mouton engageant, Mikis narra son inénarrable aventure avec lyrisme, pleurant souvent, à cause du vin, s’esclaffant aussi, nerveusement. Il évoqua son évasion de Corfou, son reniement douloureux de la Synagogue. Et puis les vents crayeux qui balayaient le seuil de la petite église corinthienne où il fut christianisé par un prélat grec; sa tendresse inespérée pour Jésus; sa terreur de saint Paul; ses joies de servir des popes bienveillants – pourtant à la solde de dictateurs exsangues. A l’épisode de la métamorphose du Père Cyrille sur le navire, le couple s’amusa ostensiblement. Mikis, lui, repleura, mangea comme un ogre, puis ronfla comme deux autres dans la chambre proprette qu’on lui avait préparée à l’étage, et dont la fenêtre donnait sur la coupole romano-byzantine de la Major.
Il était près de midi, le lendemain, quand il l’ouvrit pour s’emplir les poumons de l’air millénaire de Marseille – macédoine de parfums jaunes, effluves romarinés, cris de poissardes vraies. Toutes les odeurs helléniques de sa jeunesse y macéraient en brouet capiteux, malgré la fraîcheur de novembre. Le calendrier y ajoutait la feuille de l’arbousier, l’orange, la busserole, la mandarine de Noël. Le fond de saveur marine s’édulcorait déjà de la cannelle pâtissière de l’Avent. «Ici, je suis en terre catholique, il paraît que les cires d’église y sont de meilleure qualité. Encore un nouveau monde! Encore des peurs à conjurer sans en avoir l’air»…
Levés tôt, ses hôtes lui avaient préparé dans un panier d’osier des biscottes, de la confiture de figues à la mode d’Agrigente, un thermos de café brûlant. Plus une enveloppe chargée d’une cinquantaine de francs, en petits billets et en monnaie française:
«Mon mari et moi serons absents jusqu’à treize heures. Voilà un peu d’argent pour un tour en ville. Après nous mangerons du poisson avec des frites épaisses comme chez vous en Grèce. S’il vous plaît Monsieur Mikis, en sortant n’appuyez pas trop fort sur la poignée de la porte. Elle est ancienne et fragile, nous l’aimons beaucoup, merci. Merci surtout pour vos belles histoires d’hier soir. Elles nous ont rappelé notre défunt fils: mon Carlito savait lui aussi raconter des choses tristes mais parfois drôles. A tout à l’heure. Maria.»
Comment se dédouaner de l’hospitalité de tels gens? Mikis eut la mauvaise idée de leur demander une place de domestique. Les soins du ménage, le blanchissage, le maniement de l’encaustique, après tout, ça le connaissait. Mais l’offre fut rejetée par la femme du prêtre, trop jalouse de ses balais, chiffons et rituels d’hygiène. De guerre lasse, il posa sur la table de leur cuisine aux persiennes bleues sa ligature de lingots, qu’il n’avait montrée à personne auparavant, et dont l’éclat parut surréel à lui aussi – n’ayant jamais eu l’idée de les extraire de leur poche pour les admirer, ou les compter. A la réaction effrayée de ses bienfaiteurs, il comprit en un quart de seconde qu’ils étaient en droit de le tenir pour un voleur recherché, un imposteur, un maître chanteur peut-être…
— Non, Padre, non, cara Madama, ce trésor je ne l’ai pas volé, c’est l’héritage dont je vous ai parlé… Chez les Juifs de mon quartier, ça se distribuait comme ça, il fallait que ce soit brillant pour être vrai, comme l’or du saint des saints du vieux temple de Jérusalem. Mais c’est terriblement pesant dans les bagages d’un homme en cavale, et plus pesant encore dans la conscience d’un héritier qui ne sait qu’en faire. Pour l’amour du Christ, aidez-moi à m’en débarrasser. Prenez-le, gardez-le, distribuez-le. Il me porte malheur. Mais le sac en tissu, lui, je le garde, car il a conservé l’odeur de la pharmacie juive de mon père.
Balayant leur suspicion, ses hôtes marseillais accueillirent cette fois Mikis comme un fils, le régularisèrent à la mairie, s’engagèrent à lui enseigner le meilleur français et lui trouvèrent un emploi honorable chez un électricien maghrébin de Belzunce. Mais un Juif! Quant à son or dont il ne voulait plus, ils le placèrent dans une banque de leur quartier afin qu’il pût en jouir après leurs morts.
Celles-ci advinrent en 1985, puis en 1987. Au printemps de cette année-là, au cimetière de Saint-Pierre, il prit soin d’inhumer Maria aux côtés de son mari et de son fils Charles-Hector, tué accidentellement en 1972.
Non, pour ce couple désintéressé, Mikis n’était pas devenu un enfant de substitution. Treize ans plus tôt, ils l’avaient arraché à des déboires compliqués; ils l’avaient presque adopté, mais sans lui intimer une règle de comportement affectif. Sans jamais lui parler non plus de leur pauvre garçon, dont il ne devait découvrir des photographies (cachées, quasi sous scellés) qu’après le décès de Maria, en débarrassant l’appartement de la rue du Panier, dont le vieux chat avait décampé.
— Des gens exemplaires, des Justes comme on dit chez les Juifs. Mais ceux-là n’ont pas voulu laisser la moindre trace de leur charité. Ils étaient fâchés avec les honneurs.
Du coup, il repensa un peu différemment à la devise de leur ville:
Actibus immensis urbs fulget Massiliensis («Tout l’éclat de Marseille est fait d’actes grandioses»)
À la mi-décembre de 2002, Mikis réalisa son vœu le plus cher en débarquant en Terre sainte, avec un passeport européen. Jusqu’alors, il avait sillonné en long et en large le Vieux-Continent, pour commercialiser un nouveau modèle de transducteur électroacoustique (et accessoirement allumer des cires votives dans les églises…). Mais cette fois, renonçant aux affaires, il se moulait résolument dans la silhouette du touriste godiche ordinaire. Il fut singulièrement ému en foulant pour la première fois l’humus d’Israël. «Celui de mes ancêtres (Ha-shana ha-ba’a bi yrushalaïm!). Mais aussi un limon gaufré par le chanvre des semelles de Notre-Seigneur-Jésus-Christ, quand il se mit en chemin vers sa mort à Golgotha. A trente-trois ans! Moi qui en ai quarante-sept, l’envie de mourir pour sauver le monde n’est pas mon truc, et je ne tremble plus d’être traqué des frères corfiotes m’accusant de trahison. Ils doivent être vieux maintenant.»
Les douaniers de l’aéroport Ben-Gourion le fichèrent comme un chrétien ordinaire en pèlerinage. A l’extérieur, un car rempli de dévots français l’attendait.
Le circuit commença par la Galilée. Le soir tombant derrière les vitres de sa chambre d’hôtel, à Nazareth, Mikis griffonna ces mots navrés sur une feuille volante:
«Il n’y a plus une seule trace du Christ en Terre sainte. Elle n’est plus sainte, la Terre sainte! Le lac de Tibériade est ceinturé par une route moderne. Ses seules rives praticables sont blindées d’installations laides et tapageuses, destinées au tourisme de la chrétienté – le pire de tous. Ce qui devait rester le milieu du monde est à présent un creux sans vie, une zone sinistrée, un trou noir de science-fiction. Une antimatière qui voudrait renier Dieu. Mais il me suffit de fermer les yeux, de m’imaginer ailleurs, pour que mon Christ aimé, et qui m’aime tant, resplendisse. Non pas comme une preuve, (car il échappe à toute science) mais un sentiment.»
Après un Noël maussade à Bethléem, qui embaumait la poudre à fusil, Mikis et son groupe se retrouvèrent au matin du 27 décembre à Jérusalem. Dans cet amalgame de chapelles, prétendument œcuménique, et qui surplombe, ou plutôt plombe, le tombeau de Jésus. Il y frôla d’abord la tunique empesée de popes orthodoxes – sinistre souvenir de Grèce continentale. L’arrivée soudaine d’autres prêtres – latins, ou syriaques, ou arméniens – ne le réconforta pas longtemps, car tous ces dignitaires se mirent à se voler dans les plumes, à se battre comme des chiffonniers, deux jours seulement après la Nativité.
Il quitta ce temple de discorde sur la pointe des pieds, après y avoir quand même allumé une bougie.
C’est alors, sous le bleu hivernal du ciel de Judée, qu’il envoya son SMS à Jean-Baptiste Contine, son cher JB:
— Baisers de Jérusalem. Une lanterne brille pour toi dans l’église du Saint-Sépulcre. Micky
Relevant ses yeux de son portable, il se vit cerné par trois gaillards vigoureux aux yeux de braise et une fille blonde, de beauté sévère. C’étaient ses neveux de Corfou, et une nièce dont il ignorait l’existence.
— Nous avons fini par vous retrouver, Thié Mikaél, fit-elle. Qu’allons-nous faire de vous?
(«Et moi de moi?» qu’il s’est demandé en suivant le peloton. «Me mettre à trembler, à l’exemple de Jésus? Excellente solution, car ne pas avoir peur de mourir ne veut pas dire ne plus avoir envie de vivre.»)
Gilbert Salem suit Trois hommes dans la nuit et poursuit leurs conversations sur l’internet.
Unité de temps: l’après-Noël 2002. Unité de lieu: la nuit. Unité d’action: pas d’action, juste un monologue à trois voix, un bortsch d’émotions passées et présentes, une tapisserie de réminiscences, une rhapsodie de fragrances et de miroitements, de préciosité et de gaillardise dont lecteurs et auteur ignorent la finalité, mais qui suscite une griserie identique à celle que peut dispenser une chanson dont on ne comprend pas les paroles. Trois vieux copains, le colossal Jean-Baptiste Contine, ce poulpiquet de Simon Bouffarin et l’athlétique Vladimir Sérafimovitch, se retrouvent, se souviennent, palabrent, pérorent, font assaut de «culture bariolée» comme si les Pieds Nickelés se piquaient soudain de philologie, de musicologie, de théologie, de malacologie...
L’idée de ce roman luxuriant est venue pendant une vadrouille nocturne, en compagnie d’un érudit facétieux (Daniel Rausis). L’auteur a choisi au hasard les caractéristiques de ses personnages, puis s’est rendu à Saint-Pétersbourg, à Strasbourg ou à Châlons documenter ses intuitions. Enfant solitaire, Gilbert dessinait des pays imaginaires, et puis «le royaume de l’enfance s’efface, et le royaume de la vie se greffe dessus dans un mouvement kaléidoscopique». Proust, Joyce, Vialatte hantent ces pages diaprées sous l’influence revendiquée de Maurice Ravel.
Le roman pèse six cents introspections; il n’est pas fini pour autant. Journaliste depuis trente ans à 24 Heures , Gilbert Salem n’a jamais connu l’angoisse de la page blanche. Il redoute en revanche le «baby blues» du livre terminé. Pour atténuer la souffrance, il prolonge Trois hommes sur l’internet: son blog propose des «chapitres satellites», des bonus susceptibles de se fondre dans une version postérieure pour livre électronique. Il imagine que l’hypertextualité eût séduit ces malaxeurs de prose et générateurs de strophes aléatoires qu’étaient Joyce, Raymond Roussel ou Queneau.
Trois hommes dans la nuit, un livre pour toutes les saisons.
Disons-le tout net: les récits pétris de longs et sempiternels dialogues avec tirets sur six cent pages ne m’ont jamais exalté. Un peu de variété narrative ne fait de mal ni au livre, ni au lecteur. Cela dit, tout aussi nettement tiens-je à souligner que ces Trois hommes , amis d’enfance qui se retrouvent pour refaire le monde et leur vie à la manière de l’Education sentimentale n’est pas pour déplaire, bien au contraire.
Trente ans plus tard, les trois larrons, qui sont des surdoués du collège de L’Effeuille, de sérieux toqués garnis d’un QI supérieur à 170 (mais aussi, rassurons-nous, de la virginité masculine) se recroisent au lendemain de Noël. Ces retrouvailles imprévues ont lieu chez Alma Lebief-Dach, une originale lituanienne fortunée polyglotte, musicologue et même théologienne qui voue sa vie à Dieu.
Alors, débute une soirée puis une nuit singulières pour ces hommes qui ne s’étaient jamais revus. Le choc est brutal, les étincelles jaillissent de leurs cerveaux froids pendant leur dérive dans la cité imaginaire, brouillardeuse et propre à philosopher. Tour à tour seront convoqués les grands thèmes de l’existence, la musique, la foi, entrecoupés de chansons de potaches et de coups de mémoires.
«Un silence s’est instauré. Chacun s’interroge sur des souvenirs olfactifs. Pour l’un, c’est l’haleine fétide d’un directeur alcoolique. La fétidité de la mort. Vladimir Sérafimovitch avait cinq ans quand il la respira pour la première fois en tombant sur un cadavre en décomposition dans le champ aux choux-raves du silo près de Kazalsk, à deux cents pas de la maison de sa buandière de maman.» Bien qu’assez intellectuellement, nos gaillards se lâchent et retrouvent des sensations anciennes qui, d’associations en associations, les amènent à des confidences qui les portent loin dans le partage commun.
On en oublie les tirets et les guillemets pour entrer dans la chair de ces trois hommes pas si triomphants que ça. Et le livre se referme en une paradoxale rédemption de l’iconoclaste narrateur: «Ensemble! ce mot m’était resté trop longtemps en travers de la gorge à cause de son perfide paronyme en latin: insimulatio , l’accusation, la vindicte. Désormais, et avant mon plongeon fluvial rafraîchissant, mon cœur sent la grâce divine, il ne l’applique pas comme une volonté.»
Idéal pour de longues vacances au coin du feu lors d’un hiver comme on en vient de connaître, ce grand livre est bon pour toutes les saisons, qui nous conduit à revisiter notre culture, confronter nos idées et plonger en nous, entre nostalgie et exaltation, sur ce qui fut et aurait pu advenir. Le tout servi par une langue d’orfèvre, il paraît que Salem est un grand admirateur de Proust. Le journaliste de 24 Heures publie d’ailleurs peu mais bien. On se souvient notamment avec bonheur de son magnifique Miel du lac ou de À la place du mort . Autant d’ouvrages qui l’ont justement primé et fait remarquer.
Trois hommes dans la nuit, un livre pour toutes les saisons.
Disons-le tout net: les récits pétris de longs et sempiternels dialogues avec tirets sur six cent pages ne m’ont jamais exalté. Un peu de variété narrative ne fait de mal ni au livre, ni au lecteur. Cela dit, tout aussi nettement tiens-je à souligner que ces Trois hommes , amis d’enfance qui se retrouvent pour refaire le monde et leur vie à la manière de l’Education sentimentale n’est pas pour déplaire, bien au contraire.
Trente ans plus tard, les trois larrons, qui sont des surdoués du collège de L’Effeuille, de sérieux toqués garnis d’un QI supérieur à 170 (mais aussi, rassurons-nous, de la virginité masculine) se recroisent au lendemain de Noël. Ces retrouvailles imprévues ont lieu chez Alma Lebief-Dach, une originale lituanienne fortunée polyglotte, musicologue et même théologienne qui voue sa vie à Dieu.
Alors, débute une soirée puis une nuit singulières pour ces hommes qui ne s’étaient jamais revus. Le choc est brutal, les étincelles jaillissent de leurs cerveaux froids pendant leur dérive dans la cité imaginaire, brouillardeuse et propre à philosopher. Tour à tour seront convoqués les grands thèmes de l’existence, la musique, la foi, entrecoupés de chansons de potaches et de coups de mémoires.
«Un silence s’est instauré. Chacun s’interroge sur des souvenirs olfactifs. Pour l’un, c’est l’haleine fétide d’un directeur alcoolique. La fétidité de la mort. Vladimir Sérafimovitch avait cinq ans quand il la respira pour la première fois en tombant sur un cadavre en décomposition dans le champ aux choux-raves du silo près de Kazalsk, à deux cents pas de la maison de sa buandière de maman.» Bien qu’assez intellectuellement, nos gaillards se lâchent et retrouvent des sensations anciennes qui, d’associations en associations, les amènent à des confidences qui les portent loin dans le partage commun.
On en oublie les tirets et les guillemets pour entrer dans la chair de ces trois hommes pas si triomphants que ça. Et le livre se referme en une paradoxale rédemption de l’iconoclaste narrateur: «Ensemble! ce mot m’était resté trop longtemps en travers de la gorge à cause de son perfide paronyme en latin: insimulatio , l’accusation, la vindicte. Désormais, et avant mon plongeon fluvial rafraîchissant, mon cœur sent la grâce divine, il ne l’applique pas comme une volonté.»
Idéal pour de longues vacances au coin du feu lors d’un hiver comme on en vient de connaître, ce grand livre est bon pour toutes les saisons, qui nous conduit à revisiter notre culture, confronter nos idées et plonger en nous, entre nostalgie et exaltation, sur ce qui fut et aurait pu advenir. Le tout servi par une langue d’orfèvre, il paraît que Salem est un grand admirateur de Proust. Le journaliste de 24 Heures publie d’ailleurs peu mais bien. On se souvient notamment avec bonheur de son magnifique Miel du lac ou de À la place du mort . Autant d’ouvrages qui l’ont justement primé et fait remarquer.
Les fantômes de Gilbert Salem
Gilbert Salem invite ses lecteurs à suivre une longue conversation nocturne entre trois hommes ballottés dans trente ans de souvenirs. Le nouveau roman de l’écrivain et journaliste vaudois prend la forme d’une visite dans des végétations cérébrales très exotiques.
Les Trois hommes dans la nuit de Gilbert Salem laisseront plus d’un lecteur perplexe. Ce livre est une aventure: pour le lecteur, qui fera un étonnant voyage, et pour l’auteur, qui s’est plongé à corps perdu dans son roman pendant deux ans. Cette histoire d’écriture commence pour Gilbert Salem par une balade dans les rues de Lausanne avec Daniel Rausis, à qui il dédie l’ouvrage. Au retour de cette marche, l’écrivain et journaliste vaudois pose les bases du roman: «C’est comme si Rausis m’avait dit: “Entrons dans la danse”. Vous avez donc Gilbert Salem qui rentre chez lui et qui se dit: il y aura un livre, il n’y aura ni Salem, ni Rausis, ni Lausanne. Ensuite, comme s’il y avait une roulette, les trois personnages masculins sont arrivés, avec leurs origines.» Ces trois hommes ont pour nom Jean-Baptiste Contine, né dans un village du midi de la France, Simon Bouffarin, né à Briec, près de Quimper, et Vladimir Sérafimovitch, né en URSS. «Ils ont en commun d’avoir été des enfants surdoués, et de s’exprimer encore en français démodé.» Ils se sont rencontrés à l’âge de douze ans dans l’école privée de l’Effeuille. Ils se revoient à quarante-deux ans lors d’une soirée chez le quatrième personnage du livre, Alma Lebief-Dach.
Une vie chamboulée
Ensuite, c’est un déluge de mots sur près de 600 pages. Pour reprendre les termes de l’un des trois hommes, ce sont d’interminables «digressions baroques». Dialogues, réminiscences, débats houleux, imprécations, toutes les gammes de la conversation y passent. L’un des titres de chapitre éclaire assez justement le propos: «Le colloque des précieux».
Gilbert Salem ne craint-il pas de noyer son lecteur? «Les gens dont je parle sont difficiles. Donc leur prose est difficile.» On attend au fil des deux cents premières pages qu’une intrigue se noue, qu’elle nous fasse aller de l’avant. Ce n’est pas le genre de la maison. On se résout donc à suivre cette «Sarabande des ardents», pour prendre un autre titre de chapitre.
Un roman, vraiment? Oui, bien sûr, mais dont l’action n’est pas la principale préoccupation. Gilbert Salem se sent «plus conteur et poète que romancier». S’il avoue qu’il faudrait plutôt chercher ses modèles du côté de Dumas et de Joyce – «en toute modestie» – il remarque que «le seul vrai maître que j’ai eu est Ravel. Le livre doit donc se lire avec l’ouïe.»
Il concède que certaines phrases sortent du cours du récit: «J’ai gardé celles qui me plaisaient, mais qui n’avaient rien à voir avec le contexte. Tant pis, il fallait que la phrase soit dite.» En fait, constate-t-il, «tout est très instinctif dans ce livre. C’est la première fois que je vis un récit qui s’autogénère.»
Le livre s’est à tel point autogénéré qu’il a pris le pouvoir sur la vie de l’auteur pendant deux ans. «J’ai écrit ce livre comme un jeu. Je suis allé visiter les terres dont j’avais fait l’origine de mes personnages.» Il s’est laissé prendre dans les mailles de son livre: «Ils m’ont guidé pendant deux ans. Je suis d’un caractère assez sociable, mais, pendant la période du livre, ce n’était plus le cas. Ces personnages imaginaires sont devenus mes amis, j’en arrivais à en rêver la nuit.»
Un théâtre d’ombres
Au fil des pages, ce livre provoque un sentiment très paradoxal. Il y a des montagnes de mots dans la bouche de chacun des personnages, des montagnes de mots pour décrire la vie des uns et des autres, mais les trois hommes restent fantomatiques, comme s’ils étaient imbibés d’alcool ou posés sur un sol trop meuble. On les suit sur près de 600 pages, on les saisit sous tous les angles, ils restent pourtant flottants comme dans un théâtre d’ombres.
C’est d’autant plus frappant qu’on les accompagne quasiment en temps réel, puisque le roman se déroule entre le 26 décembre 2002 à 21 h 30 et le 27 décembre à 7 h 15. Dix heures approximativement, c’est également, à peu de chose près, le temps qu’il faut pour lire le roman.
Le roman se poursuit sur un blog
Gilbert Salem ne peut plus se passer de ses personnages. Il poursuit l’aventure de ce roman sur un blog où il publie de nouveaux chapitres tous les quinze jours. C’est une manière pour lui de ne pas être victime d’un baby-blues après deux ans passés sur le roman. C’est aussi une façon de jouer avec son texte, à la manière des DVD qui proposent de nouvelles scènes «pas vues sur les écrans de cinéma».
Depuis deux ans, Gilbert Salem est devenu blogueur pour 24 heures . Il s’occupe en effet des blogs du quotidien vaudois pour lequel il travaille depuis trente ans.
Les fantômes de Gilbert Salem
Gilbert Salem invite ses lecteurs à suivre une longue conversation nocturne entre trois hommes ballottés dans trente ans de souvenirs. Le nouveau roman de l’écrivain et journaliste vaudois prend la forme d’une visite dans des végétations cérébrales très exotiques.
Les Trois hommes dans la nuit de Gilbert Salem laisseront plus d’un lecteur perplexe. Ce livre est une aventure: pour le lecteur, qui fera un étonnant voyage, et pour l’auteur, qui s’est plongé à corps perdu dans son roman pendant deux ans. Cette histoire d’écriture commence pour Gilbert Salem par une balade dans les rues de Lausanne avec Daniel Rausis, à qui il dédie l’ouvrage. Au retour de cette marche, l’écrivain et journaliste vaudois pose les bases du roman: «C’est comme si Rausis m’avait dit: “Entrons dans la danse”. Vous avez donc Gilbert Salem qui rentre chez lui et qui se dit: il y aura un livre, il n’y aura ni Salem, ni Rausis, ni Lausanne. Ensuite, comme s’il y avait une roulette, les trois personnages masculins sont arrivés, avec leurs origines.» Ces trois hommes ont pour nom Jean-Baptiste Contine, né dans un village du midi de la France, Simon Bouffarin, né à Briec, près de Quimper, et Vladimir Sérafimovitch, né en URSS. «Ils ont en commun d’avoir été des enfants surdoués, et de s’exprimer encore en français démodé.» Ils se sont rencontrés à l’âge de douze ans dans l’école privée de l’Effeuille. Ils se revoient à quarante-deux ans lors d’une soirée chez le quatrième personnage du livre, Alma Lebief-Dach.
Une vie chamboulée
Ensuite, c’est un déluge de mots sur près de 600 pages. Pour reprendre les termes de l’un des trois hommes, ce sont d’interminables «digressions baroques». Dialogues, réminiscences, débats houleux, imprécations, toutes les gammes de la conversation y passent. L’un des titres de chapitre éclaire assez justement le propos: «Le colloque des précieux».
Gilbert Salem ne craint-il pas de noyer son lecteur? «Les gens dont je parle sont difficiles. Donc leur prose est difficile.» On attend au fil des deux cents premières pages qu’une intrigue se noue, qu’elle nous fasse aller de l’avant. Ce n’est pas le genre de la maison. On se résout donc à suivre cette «Sarabande des ardents», pour prendre un autre titre de chapitre.
Un roman, vraiment? Oui, bien sûr, mais dont l’action n’est pas la principale préoccupation. Gilbert Salem se sent «plus conteur et poète que romancier». S’il avoue qu’il faudrait plutôt chercher ses modèles du côté de Dumas et de Joyce – «en toute modestie» – il remarque que «le seul vrai maître que j’ai eu est Ravel. Le livre doit donc se lire avec l’ouïe.»
Il concède que certaines phrases sortent du cours du récit: «J’ai gardé celles qui me plaisaient, mais qui n’avaient rien à voir avec le contexte. Tant pis, il fallait que la phrase soit dite.» En fait, constate-t-il, «tout est très instinctif dans ce livre. C’est la première fois que je vis un récit qui s’autogénère.»
Le livre s’est à tel point autogénéré qu’il a pris le pouvoir sur la vie de l’auteur pendant deux ans. «J’ai écrit ce livre comme un jeu. Je suis allé visiter les terres dont j’avais fait l’origine de mes personnages.» Il s’est laissé prendre dans les mailles de son livre: «Ils m’ont guidé pendant deux ans. Je suis d’un caractère assez sociable, mais, pendant la période du livre, ce n’était plus le cas. Ces personnages imaginaires sont devenus mes amis, j’en arrivais à en rêver la nuit.»
Un théâtre d’ombres
Au fil des pages, ce livre provoque un sentiment très paradoxal. Il y a des montagnes de mots dans la bouche de chacun des personnages, des montagnes de mots pour décrire la vie des uns et des autres, mais les trois hommes restent fantomatiques, comme s’ils étaient imbibés d’alcool ou posés sur un sol trop meuble. On les suit sur près de 600 pages, on les saisit sous tous les angles, ils restent pourtant flottants comme dans un théâtre d’ombres.
C’est d’autant plus frappant qu’on les accompagne quasiment en temps réel, puisque le roman se déroule entre le 26 décembre 2002 à 21 h 30 et le 27 décembre à 7 h 15. Dix heures approximativement, c’est également, à peu de chose près, le temps qu’il faut pour lire le roman.
Le roman se poursuit sur un blog
Gilbert Salem ne peut plus se passer de ses personnages. Il poursuit l’aventure de ce roman sur un blog où il publie de nouveaux chapitres tous les quinze jours. C’est une manière pour lui de ne pas être victime d’un baby-blues après deux ans passés sur le roman. C’est aussi une façon de jouer avec son texte, à la manière des DVD qui proposent de nouvelles scènes «pas vues sur les écrans de cinéma».
Depuis deux ans, Gilbert Salem est devenu blogueur pour 24 heures . Il s’occupe en effet des blogs du quotidien vaudois pour lequel il travaille depuis trente ans.