camPoche 45

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124 questions à propos du savoir-vivre
Genre
Manuel
Année de parution
2010
ISBN
978-2-88241-275-1
Collection
camPoche 45
Nb. de pages
320

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Revue de presse
5

Quand on dit savoir-vivre, politesse, bienséance, code social, certains entendent atmosphère guindée, contrainte, artificielle, empreinte d’hypocrisie. Il s’agirait aussi de préoccupations dépassées et ringardes. Notre société d’aujourd’hui serait bien au-delà (ou au-dessus) de ces questions surannées. Le succès, depuis plus de trois ans, de ma chronique hebdomadaire du Temps dément absolument cette analyse. Toutefois, les sciences humaines nous ont apporté de nouveaux instruments et un nouveau regard. Il ne s’agit plus d’être uniquement normatif, de dire « cela se fait, cela ne se fait pas », mais d’essayer de comprendre pourquoi. D’essayer aussi de tenir compte de l’évolution des règles dans le temps et de différences dans l’espace. Ces règles font maintenant l’objet d’études très sérieuses dans plusieurs universités. Mon regard, certes, ne prétend absolument pas arriver au niveau de la recherche sociologique. Mais c’est ma passion pour l’être humain dans tous ses états qui est à l’origine de mon intérêt pour ces questions de vie sociale, et ma démarche n’est pas loin de celle qui m’a, naguère, amenée à écrire quelques romans.
Car le savoir-vivre est loin de n’être qu’une simple liste de conventions sociales surannées. Il constitue la base de la vie sociale. «Comprendre la politesse, comment et pourquoi elle fonctionne, savoir ce qui la sous-tend et à quoi elle sert, c’est pénétrer au cœur même des cultures, et c’est aussi comprendre la logique profonde qui préside aux relations humaines.»

Quand on dit savoir-vivre, politesse, bienséance, code social, certains entendent atmosphère guindée, contrainte, artificielle, empreinte d’hypocrisie. Il s’agirait aussi de préoccupations dépassées et ringardes. Notre société d’aujourd’hui serait bien au-delà (ou au-dessus) de ces questions surannées. Le succès, depuis plus de trois ans, de ma chronique hebdomadaire du Temps dément absolument cette analyse. Toutefois, les sciences humaines nous ont apporté de nouveaux instruments et un nouveau regard. Il ne s’agit plus d’être uniquement normatif, de dire « cela se fait, cela ne se fait pas », mais d’essayer de comprendre pourquoi. D’essayer aussi de tenir compte de l’évolution des règles dans le temps et de différences dans l’espace. Ces règles font maintenant l’objet d’études très sérieuses dans plusieurs universités. Mon regard, certes, ne prétend absolument pas arriver au niveau de la recherche sociologique. Mais c’est ma passion pour l’être humain dans tous ses états qui est à l’origine de mon intérêt pour ces questions de vie sociale, et ma démarche n’est pas loin de celle qui m’a, naguère, amenée à écrire quelques romans.
Car le savoir-vivre est loin de n’être qu’une simple liste de conventions sociales surannées. Il constitue la base de la vie sociale. «Comprendre la politesse, comment et pourquoi elle fonctionne, savoir ce qui la sous-tend et à quoi elle sert, c’est pénétrer au cœur même des cultures, et c’est aussi comprendre la logique profonde qui préside aux relations humaines.»

Sylviane Roche

Sylviane Roche: «Je veux donner des armes aux gens».

Déjeuner avec Sylviane Roche, c’est un peu comme coucher avec le Dr Ruth, se dit-on sans savoir. On s’y rend certain d’être scruté au plus intime – son savoir-être – et avec la crainte d’être épinglé en flagrant délit de niaiserie. Sylviane Roche, vue de loin, c’est «Madame Savoir-Vivre». Elle a beau s’en défendre résolument, déployer des trésors de nuances à longueur de chroniques, rappeler sans cesse sa subjectivité, et n’être assise sur aucun dogme, elle peinera toujours à sortir de l’ombre des péremptoires baronnes et autres dames à particule qui, avant elle, occupaient ce terrain-là.
Et puis, se dit-on, si elle tient une tribune hebdomadaire pour répondre à des questions d’étiquette, c’est qu’en la matière elle doit en savoir plus que les autres. C’est donc habitée d’un bizarre sentiment d’infériorité que je me rends à ce rendez-vous où, pourtant, on ne fera rien que du très ordinaire, c’est-à-dire se mettre à table.
Peut-être aurait-il fallu pour l’exercice se mettre à l’épreuve d’un restaurant où l’on mange sur nappe, avec trois jeux de fourchettes et une déclinaison de verres. Ou alors l’inviter au «McDo». On y aurait gagné en anecdotes, peut-être. Mais pas en intimité. Nous nous retrouvons au Café du Simplon à Lausanne, un endroit populaire, et, à 13 heures 15, extrêmement bruyant. Nous arrivons en même temps, pile à l’heure dite. Je souris en lui serrant la main, persuadée d’avoir une miette entre les dents, anxieuse sans raison, puisque Sylviane Roche est une femme parfaitement normale. Très souriante, enjouée, luttant peut-être contre tout ce qu’elle pourrait avoir d’intimidant, du haut de ses grandes jambes et de son élocution parfaite.
«Même avant d’écrire ces chroniques, j’ai l’impression que je faisais un peu peur aux gens, dira-t-elle plus tard. Mon accent français y est sûrement pour quelque chose. Et aussi le fait que je n’aie pas la langue dans ma poche. En arrivant en Suisse, on m’a très vite fait comprendre que je ne pouvais pas dire les choses comme je les pensais. J’ai appris qu’ici les usages étaient différents.»
Sylviane Roche s’est adaptée. Le souci de ne pas imposer aux autres son envergure naturelle est un subtil travail d’effacement de soi, une politesse dont elle s’efforce de faire comprendre l’importance au fil de ses chroniques. Pour autant, elle n’est pas devenue potiche. Loin de s’être laissé rétrécir par une Suisse parfois étroite, elle a des opinions, des valeurs et des contradictions, qu’elle défend comme autant de nécessités. Par exemple, elle parviendra à démontrer que se conformer à des usages apparemment bourgeois n’empêche pas de demeurer, comme elle, profondément… marxiste.
Mais passons commande. Affamée par une longue matinée à enseigner l’espagnol au Gymnase de Nyon, elle renonce pourtant à manger plus consistant qu’une salade de chèvre chaud. «Vous comprenez, dit-elle en riant, j’ai prévu un cassoulet ce soir. C’est une chose à laquelle on doit se préparer en amont et en aval!»
Dans mon esprit, ce que je sais de Sylviane Roche – la romancière, les cercles de philosophie, la famille juive alsacienne, les parents communistes, l’enfance dans le Marais – ne colle pas avec ce que je lis chaque jeudi dans les pages de ce journal. Alors je lui demande: «Comment vous êtes-vous transformée en Madame Savoir-Vivre?» La réponse est cinglante, et déboule, urgente, d’une bouche encore encombrée: «Ce n’est pas du tout ce que je suis! – Pardon, on ne parle pas la bouche pleine…»
C’est d’abord une curiosité intellectuelle et humaine qui l’a poussée à s’intéresser aux codes sociaux, explique-t-elle. «Et puis, on veut nous faire croire que ces codes n’existent plus, qu’ils ont été rendus obsolètes par 68 alors qu’en réalité, ils sont encore là et on nous les flanque dans la gueule quand on s’y attend le moins. Ce sont toujours les plus faibles, ceux qui ne savent pas les lire, qui finissent par se faire baiser.»
Sylviane Roche n’a pas peur des mots. C’est le privilège de ceux qui savent s’en servir. «On sent parfois chez les gens qui m’écrivent un vrai désarroi face à ces questions. En leur répondant, je veux leur donner des armes. Les codes sont faits pour être transgressés. Mais pour ça, il faut d’abord savoir ce que l’on transgresse.»
Je déjeune avec une trotskiste déguisée en bourgeoise, me dis-je, un peu soulagée de voir s’effacer le spectre du Dr Ruth. Cette anecdote qu’elle me raconte joyeusement, en jouant du pain et du couteau dans sa salade, ne fait que le confirmer: «Il y a plusieurs années, un de mes élèves, qui depuis est devenu un éminent député radical – et ce n’est pas de ma faute – m’a demandé de quel bord politique j’étais. Sur la base des trois ans qu’il venait de passer à suivre mes cours de littérature, que s’imaginait-il? Il me répond: «Je suis sûr que vous êtes de droite. Parce que vous êtes toujours tellement bien habillée!»
Sylviane Roche ne triomphe jamais tant que lorsqu’elle parvient à instaurer le dialogue loin des barrières sociales, jusqu’à se faire aimer par les gens les plus divers. Et cela n’a rien à voir avec l’hypocrisie que, souvent, les lecteurs lui attribuent à tort. C’est plutôt une manière de situer la lutte là où elle compte vraiment: au-delà d’un anticonformisme de surface.
En débarrassant nos assiettes, le serveur nous récite une carte de desserts à laquelle mon invitée résiste, cassoulet en tête, mais non sans manifester beaucoup de frustration. Je mange donc seule une mousse au chocolat, en regardant Sylviane Roche boire son expresso, puis suçoter sa petite cuillère, avant d’en rire: «On ne suçote jamais sa petite cuillère, me disait ma grand-mère.»
Les questions d’étiquette appellent forcément celle des générations qui se succèdent, et avec elles les conventions sociales. Depuis la nuit des temps, les vieux regardent les jeunes sans les comprendre. N’est-ce pas dans l’ordre des choses? «Oui, mais dans ce mouvement, il y a aussi des accélérations. Ma génération (ndlr: elle avait vingt ans en 1968) est celle qui a provoqué une véritable rupture avec les codes sociaux. Nous les avons hérités, puis nous les avons cassés. C’est pour cela que nous sommes des privilégiés. Contrairement à nos enfants qui n’ont pas eu cet héritage, nous connaissons les codes dont nous refusons l’usage.»
Bien sûr, quand Sylviane Roche dit «nos enfants», c’est une façon de parler, englobant les générations. Ses deux enfants à elle ont été parfaitement éduqués à l’usage des couteaux à poissons, alors même que, mère divorcée, elle finissait les fins de mois en mangeant des nouilles. «Mon fils, lors de son engagement chez Nestlé, a fait cinq jours de cours de préparation à l’expatriation pendant lesquels on leur apprenait à se tenir à table. Il m’a dit “Maman, j’étais le seul à savoir manger des fruits de mer.”»
L’usage des bonnes manières se fonde avant tout sur le respect d’autrui, ne cesse de répéter la chroniqueuse. Mais leur maîtrise relève aussi du ludique, comme le déguisement que l’on enfile, enfant, pour se faire croire que l’on est une princesse des temps anciens. Plus tard, c’est peut-être de savoir-vivre que l’on se pare pour échapper un peu à sa réalité. C’est un monde de fiction qu’écrit Sylviane Roche, où les gens sont beaux et les dîners chorégraphiés. Et l’on devine sa grande tristesse de voir ce monde-là s’évanouir irrémédiablement. «Dans mes romans, j’ai souvent écrit pour essayer de retenir le passé. Mon mari a raison quand il dit que ce recueil de chroniques, c’est un peu mon septième roman.»
Il est 15 heures. Se souvenant que sa place de parking n’a été payée que pour une heure, elle décrète la fin de notre rencontre en se levant pour se rendre aux toilettes («je vais aller… hum… là-bas»). Je règle l’addition en son absence, me demandant, un instant seulement, si c’est bien cela que commande l’usage. En déjeunant avec elle, j’aurai certainement appris cela: née dix ans après 68, il me manquera toujours l’assurance d’être correctement en train d’enfreindre les règles.
Ce que nous avons mangé avec Sylviane Roche
1 salade de chèvre chaud
1 truite saumonée avec pommes nature
2 eaux minérales gazeuses
1 mousse au chocolat
1 thé
1 café
Total: 63,10 francs.

Sylviane Roche: «Je veux donner des armes aux gens».

Déjeuner avec Sylviane Roche, c’est un peu comme coucher avec le Dr Ruth, se dit-on sans savoir. On s’y rend certain d’être scruté au plus intime – son savoir-être – et avec la crainte d’être épinglé en flagrant délit de niaiserie. Sylviane Roche, vue de loin, c’est «Madame Savoir-Vivre». Elle a beau s’en défendre résolument, déployer des trésors de nuances à longueur de chroniques, rappeler sans cesse sa subjectivité, et n’être assise sur aucun dogme, elle peinera toujours à sortir de l’ombre des péremptoires baronnes et autres dames à particule qui, avant elle, occupaient ce terrain-là.
Et puis, se dit-on, si elle tient une tribune hebdomadaire pour répondre à des questions d’étiquette, c’est qu’en la matière elle doit en savoir plus que les autres. C’est donc habitée d’un bizarre sentiment d’infériorité que je me rends à ce rendez-vous où, pourtant, on ne fera rien que du très ordinaire, c’est-à-dire se mettre à table.
Peut-être aurait-il fallu pour l’exercice se mettre à l’épreuve d’un restaurant où l’on mange sur nappe, avec trois jeux de fourchettes et une déclinaison de verres. Ou alors l’inviter au «McDo». On y aurait gagné en anecdotes, peut-être. Mais pas en intimité. Nous nous retrouvons au Café du Simplon à Lausanne, un endroit populaire, et, à 13 heures 15, extrêmement bruyant. Nous arrivons en même temps, pile à l’heure dite. Je souris en lui serrant la main, persuadée d’avoir une miette entre les dents, anxieuse sans raison, puisque Sylviane Roche est une femme parfaitement normale. Très souriante, enjouée, luttant peut-être contre tout ce qu’elle pourrait avoir d’intimidant, du haut de ses grandes jambes et de son élocution parfaite.
«Même avant d’écrire ces chroniques, j’ai l’impression que je faisais un peu peur aux gens, dira-t-elle plus tard. Mon accent français y est sûrement pour quelque chose. Et aussi le fait que je n’aie pas la langue dans ma poche. En arrivant en Suisse, on m’a très vite fait comprendre que je ne pouvais pas dire les choses comme je les pensais. J’ai appris qu’ici les usages étaient différents.»
Sylviane Roche s’est adaptée. Le souci de ne pas imposer aux autres son envergure naturelle est un subtil travail d’effacement de soi, une politesse dont elle s’efforce de faire comprendre l’importance au fil de ses chroniques. Pour autant, elle n’est pas devenue potiche. Loin de s’être laissé rétrécir par une Suisse parfois étroite, elle a des opinions, des valeurs et des contradictions, qu’elle défend comme autant de nécessités. Par exemple, elle parviendra à démontrer que se conformer à des usages apparemment bourgeois n’empêche pas de demeurer, comme elle, profondément… marxiste.
Mais passons commande. Affamée par une longue matinée à enseigner l’espagnol au Gymnase de Nyon, elle renonce pourtant à manger plus consistant qu’une salade de chèvre chaud. «Vous comprenez, dit-elle en riant, j’ai prévu un cassoulet ce soir. C’est une chose à laquelle on doit se préparer en amont et en aval!»
Dans mon esprit, ce que je sais de Sylviane Roche – la romancière, les cercles de philosophie, la famille juive alsacienne, les parents communistes, l’enfance dans le Marais – ne colle pas avec ce que je lis chaque jeudi dans les pages de ce journal. Alors je lui demande: «Comment vous êtes-vous transformée en Madame Savoir-Vivre?» La réponse est cinglante, et déboule, urgente, d’une bouche encore encombrée: «Ce n’est pas du tout ce que je suis! – Pardon, on ne parle pas la bouche pleine…»
C’est d’abord une curiosité intellectuelle et humaine qui l’a poussée à s’intéresser aux codes sociaux, explique-t-elle. «Et puis, on veut nous faire croire que ces codes n’existent plus, qu’ils ont été rendus obsolètes par 68 alors qu’en réalité, ils sont encore là et on nous les flanque dans la gueule quand on s’y attend le moins. Ce sont toujours les plus faibles, ceux qui ne savent pas les lire, qui finissent par se faire baiser.»
Sylviane Roche n’a pas peur des mots. C’est le privilège de ceux qui savent s’en servir. «On sent parfois chez les gens qui m’écrivent un vrai désarroi face à ces questions. En leur répondant, je veux leur donner des armes. Les codes sont faits pour être transgressés. Mais pour ça, il faut d’abord savoir ce que l’on transgresse.»
Je déjeune avec une trotskiste déguisée en bourgeoise, me dis-je, un peu soulagée de voir s’effacer le spectre du Dr Ruth. Cette anecdote qu’elle me raconte joyeusement, en jouant du pain et du couteau dans sa salade, ne fait que le confirmer: «Il y a plusieurs années, un de mes élèves, qui depuis est devenu un éminent député radical – et ce n’est pas de ma faute – m’a demandé de quel bord politique j’étais. Sur la base des trois ans qu’il venait de passer à suivre mes cours de littérature, que s’imaginait-il? Il me répond: «Je suis sûr que vous êtes de droite. Parce que vous êtes toujours tellement bien habillée!»
Sylviane Roche ne triomphe jamais tant que lorsqu’elle parvient à instaurer le dialogue loin des barrières sociales, jusqu’à se faire aimer par les gens les plus divers. Et cela n’a rien à voir avec l’hypocrisie que, souvent, les lecteurs lui attribuent à tort. C’est plutôt une manière de situer la lutte là où elle compte vraiment: au-delà d’un anticonformisme de surface.
En débarrassant nos assiettes, le serveur nous récite une carte de desserts à laquelle mon invitée résiste, cassoulet en tête, mais non sans manifester beaucoup de frustration. Je mange donc seule une mousse au chocolat, en regardant Sylviane Roche boire son expresso, puis suçoter sa petite cuillère, avant d’en rire: «On ne suçote jamais sa petite cuillère, me disait ma grand-mère.»
Les questions d’étiquette appellent forcément celle des générations qui se succèdent, et avec elles les conventions sociales. Depuis la nuit des temps, les vieux regardent les jeunes sans les comprendre. N’est-ce pas dans l’ordre des choses? «Oui, mais dans ce mouvement, il y a aussi des accélérations. Ma génération (ndlr: elle avait vingt ans en 1968) est celle qui a provoqué une véritable rupture avec les codes sociaux. Nous les avons hérités, puis nous les avons cassés. C’est pour cela que nous sommes des privilégiés. Contrairement à nos enfants qui n’ont pas eu cet héritage, nous connaissons les codes dont nous refusons l’usage.»
Bien sûr, quand Sylviane Roche dit «nos enfants», c’est une façon de parler, englobant les générations. Ses deux enfants à elle ont été parfaitement éduqués à l’usage des couteaux à poissons, alors même que, mère divorcée, elle finissait les fins de mois en mangeant des nouilles. «Mon fils, lors de son engagement chez Nestlé, a fait cinq jours de cours de préparation à l’expatriation pendant lesquels on leur apprenait à se tenir à table. Il m’a dit “Maman, j’étais le seul à savoir manger des fruits de mer.”»
L’usage des bonnes manières se fonde avant tout sur le respect d’autrui, ne cesse de répéter la chroniqueuse. Mais leur maîtrise relève aussi du ludique, comme le déguisement que l’on enfile, enfant, pour se faire croire que l’on est une princesse des temps anciens. Plus tard, c’est peut-être de savoir-vivre que l’on se pare pour échapper un peu à sa réalité. C’est un monde de fiction qu’écrit Sylviane Roche, où les gens sont beaux et les dîners chorégraphiés. Et l’on devine sa grande tristesse de voir ce monde-là s’évanouir irrémédiablement. «Dans mes romans, j’ai souvent écrit pour essayer de retenir le passé. Mon mari a raison quand il dit que ce recueil de chroniques, c’est un peu mon septième roman.»
Il est 15 heures. Se souvenant que sa place de parking n’a été payée que pour une heure, elle décrète la fin de notre rencontre en se levant pour se rendre aux toilettes («je vais aller… hum… là-bas»). Je règle l’addition en son absence, me demandant, un instant seulement, si c’est bien cela que commande l’usage. En déjeunant avec elle, j’aurai certainement appris cela: née dix ans après 68, il me manquera toujours l’assurance d’être correctement en train d’enfreindre les règles.
Ce que nous avons mangé avec Sylviane Roche
1 salade de chèvre chaud
1 truite saumonée avec pommes nature
2 eaux minérales gazeuses
1 mousse au chocolat
1 thé
1 café
Total: 63,10 francs.

Rinny Gremaud
Le Temps

Ne jamais faire perdre la face à autrui «et surtout pas au nom de l’étiquette justement. C’est la différence entre les gens qui connaissent le code et l’utilisent avec souplesse et ceux qui s’en servent pour exclure.» C’est aussi l’idée qu’«il faut respecter les règles parce qu’elles sont faites pour les plus faibles».
Prendre sur soi, donc parfois jusqu’à l’héroïsme. Dans la chronique «les invités s’éternisent» Sylviane Roche confie avoir rêvé «d’être mal élevée juste cinq minutes, juste le temps d’oser me lever, dire bonsoir et aller me coucher. Hélas mon surmoi est inflexible et je continue à sourire.» Elle prône, dans ce cas-là, de choisir le moindre mal: «Pour moi l’inconfort suprême serait que mes invités se sentent mal à l’aise.»
«Il faut vivre seul ou être poli»
Être poli, pourtant, ce n’est pas toujours se faire violence, ce peut être aussi une question de confort. Sylviane Roche cite une BD de Lauzier, où un mari s’étonne après une soirée que son épouse ait été adorable avec une invitée particulièrement odieuse. Réponse de l’intéressée: «Cette folle n’allait quand même pas me gâcher mon dîner.» La politesse, donc, «ça peut être aussi de la diplomatie», «de l’huile dans les rouages». C’est par humanité certes qu’il ne faut pas faire perdre la face à autrui «mais aussi par tranquillité».
Et puis, comme disait un moraliste et publiciste bien oublié, Alphonse Karr, que Sylviane Roche place en exergue de son volume: «Sans la politesse on ne se réunirait que pour se battre. Il faut donc vivre seul ou être poli.»
«Le téléphone et le goujat»
Parmi les tendances, aux premières loges dans son collège, Sylviane Roche diagnostique une confusion grandissante entre le public et le privé – «les gens qui hurlent leurs histoires personnelles au téléphone».
Sa thèse, c’est que le téléphone ne fait pas le goujat. Que le goujat préexiste: «Le portable est un amplificateur et il y a fort à parier que le passager de l’autobus qui crie dans son appareil sera le même qui vous bousculera et vous marchera sur les pieds en se levant, comme s’il ne vous avait pas vu. Car, pour le goujat, l’autre n’existe pas vraiment et en tout cas jamais comme limitation à sa propre existence, à ses propres envies. C’est aussi pour cela, je crois, que les gens osent, avec leur portable, en public, des conversations intimes qui nous transforment en voyeurs gênés. Parce qu’ils oublient tout simplement notre existence.»
«Une société de gros bébés dans leur bac à sable»
Sylviane Roche entend aussi lutter contre certains nouveaux codes, au motif «qu’on peut résister, que les évolutions ne sont pas toujours une fatalité»: «Je n’aime pas la façon dont les gens s’habillent aujourd’hui, je n’aime pas l’oubli qu’ils ont d’être beaux et élégants, je n’aime pas l’individualisme forcené, je n’aime pas le “j’ai bien le droit de…”.» Elle raconte que, quand elle avait vingt ans, elle a passé deux ans aux États-Unis et qu’elle en est repartie en se jurant de «ne jamais élever un enfant dans ce pays». Manque de chance: tout ce qui lui avait déplu dans la société américaine l’a suivie dans «l’Europe aux anciens parapets»: «Les casquettes de base-ball, la junk food, les étudiants qui arrivaient le matin à l’université pas douchés, avec un pull par-dessus le pyjama et un gobelet de café en carton.» Bref, «le laisser-aller, l’individualisme, et cette espèce de culte et d’horreur du corps en même temps».
Avec comme résultat, aujourd’hui, une société qui «ressemble à un gigantesque bac à sable où de gros bébés vêtus de salopettes, bourrés de pizza et de Coca-Cola, s’amusent chacun dans son coin avec son téléphone portable». «Mais c’est peut-être aussi, ajoute-t-elle, que le monde court et que moi je cours moins vite qu’avant.»

Ne jamais faire perdre la face à autrui «et surtout pas au nom de l’étiquette justement. C’est la différence entre les gens qui connaissent le code et l’utilisent avec souplesse et ceux qui s’en servent pour exclure.» C’est aussi l’idée qu’«il faut respecter les règles parce qu’elles sont faites pour les plus faibles».
Prendre sur soi, donc parfois jusqu’à l’héroïsme. Dans la chronique «les invités s’éternisent» Sylviane Roche confie avoir rêvé «d’être mal élevée juste cinq minutes, juste le temps d’oser me lever, dire bonsoir et aller me coucher. Hélas mon surmoi est inflexible et je continue à sourire.» Elle prône, dans ce cas-là, de choisir le moindre mal: «Pour moi l’inconfort suprême serait que mes invités se sentent mal à l’aise.»
«Il faut vivre seul ou être poli»
Être poli, pourtant, ce n’est pas toujours se faire violence, ce peut être aussi une question de confort. Sylviane Roche cite une BD de Lauzier, où un mari s’étonne après une soirée que son épouse ait été adorable avec une invitée particulièrement odieuse. Réponse de l’intéressée: «Cette folle n’allait quand même pas me gâcher mon dîner.» La politesse, donc, «ça peut être aussi de la diplomatie», «de l’huile dans les rouages». C’est par humanité certes qu’il ne faut pas faire perdre la face à autrui «mais aussi par tranquillité».
Et puis, comme disait un moraliste et publiciste bien oublié, Alphonse Karr, que Sylviane Roche place en exergue de son volume: «Sans la politesse on ne se réunirait que pour se battre. Il faut donc vivre seul ou être poli.»
«Le téléphone et le goujat»
Parmi les tendances, aux premières loges dans son collège, Sylviane Roche diagnostique une confusion grandissante entre le public et le privé – «les gens qui hurlent leurs histoires personnelles au téléphone».
Sa thèse, c’est que le téléphone ne fait pas le goujat. Que le goujat préexiste: «Le portable est un amplificateur et il y a fort à parier que le passager de l’autobus qui crie dans son appareil sera le même qui vous bousculera et vous marchera sur les pieds en se levant, comme s’il ne vous avait pas vu. Car, pour le goujat, l’autre n’existe pas vraiment et en tout cas jamais comme limitation à sa propre existence, à ses propres envies. C’est aussi pour cela, je crois, que les gens osent, avec leur portable, en public, des conversations intimes qui nous transforment en voyeurs gênés. Parce qu’ils oublient tout simplement notre existence.»
«Une société de gros bébés dans leur bac à sable»
Sylviane Roche entend aussi lutter contre certains nouveaux codes, au motif «qu’on peut résister, que les évolutions ne sont pas toujours une fatalité»: «Je n’aime pas la façon dont les gens s’habillent aujourd’hui, je n’aime pas l’oubli qu’ils ont d’être beaux et élégants, je n’aime pas l’individualisme forcené, je n’aime pas le “j’ai bien le droit de…”.» Elle raconte que, quand elle avait vingt ans, elle a passé deux ans aux États-Unis et qu’elle en est repartie en se jurant de «ne jamais élever un enfant dans ce pays». Manque de chance: tout ce qui lui avait déplu dans la société américaine l’a suivie dans «l’Europe aux anciens parapets»: «Les casquettes de base-ball, la junk food, les étudiants qui arrivaient le matin à l’université pas douchés, avec un pull par-dessus le pyjama et un gobelet de café en carton.» Bref, «le laisser-aller, l’individualisme, et cette espèce de culte et d’horreur du corps en même temps».
Avec comme résultat, aujourd’hui, une société qui «ressemble à un gigantesque bac à sable où de gros bébés vêtus de salopettes, bourrés de pizza et de Coca-Cola, s’amusent chacun dans son coin avec son téléphone portable». «Mais c’est peut-être aussi, ajoute-t-elle, que le monde court et que moi je cours moins vite qu’avant.»

Laurent Nicolet
Migros-Magazine

Bonnes manières

Présenter ses condoléances par SMS, baisser le dossier de son siège dans l’avion, porter un toast en toquant les verres, proposer des charentaises à ses invités. La prêtresse romande des bonnes manières répond, en les classant par thème, à cent vingt-quatre questions que tout le monde se pose pour mieux vivre en société. Les adeptes y puiseront de quoi tendre vers le quidam parfait. Les autres préféreront appréhender ce recueil de chroniques, publiées précédemment dans le quotidien Le Temps , sous l’angle du second degré. Et, avouons-le sans mauvaise manière: lu ainsi, c’est souvent très, très, drôle!

Bonnes manières

Présenter ses condoléances par SMS, baisser le dossier de son siège dans l’avion, porter un toast en toquant les verres, proposer des charentaises à ses invités. La prêtresse romande des bonnes manières répond, en les classant par thème, à cent vingt-quatre questions que tout le monde se pose pour mieux vivre en société. Les adeptes y puiseront de quoi tendre vers le quidam parfait. Les autres préféreront appréhender ce recueil de chroniques, publiées précédemment dans le quotidien Le Temps , sous l’angle du second degré. Et, avouons-le sans mauvaise manière: lu ainsi, c’est souvent très, très, drôle!

Bonnes manières
Le Temps

Portrait de Sylviane Roche

Je ne veux déboulonner personne. Chacun son style. Ses conseils sont, comme tant d’autres, normatifs et sa vision du monde n’est pas la mienne. Je ne veux pas être dans la norme, je cherche à être dans l’interrogation de la norme. Je me demande toujours pourquoi transgresser et comment. C’est la différence fondamentale entre l’étiquette, qui exclut, et le savoir-vivre, qui met de l’huile dans les rouages et relève avant tout du cœur. C’est l’éternelle histoire de la princesse qui boit l’eau du rince-doigts (pour ne pas humilier ses hôtes). Le principe est de ne jamais faire perdre la face à l’autre, quoi qu’il nous en coûte.
Ces règles ne sont pourtant pas universelles et varient d’une culture à l’autre…
Le savoir-vivre existe partout, mais n’est pas le même à la cour de Versailles ou dans les campagnes, chez les loubards des banlieues ou à l’Opéra de Zurich. Je me souviens que quand j’accompagnais mon père – qui distribuait l’ Huma le dimanche dans le quartier, à Paris – il fallait s’arrêter partout et accepter le verre qu’on nous offrait. Ces règles signifient quelque chose au sein du groupe. Elles vont à l’encontre du morcellement et de l’individualisme absolu.
Que vous dénoncez énergiquement...
La tendance à l’individualisme se généralise et avec elle la tendance à oublier l’autre, comme en témoigne l’usage du portable et des SMS. On vit une infantilisation de la société, où je vois clairement une influence américaine: égocentrisme, manière de s’habiller et tutoiement généralisé, nourritures régressives. Mais je crois que de plus en plus de gens en ont marre, comme en témoigne le courrier que je reçois. Alors même si c’est un combat d’arrière-garde, je vais dire avec Stéphane Hessel: indignons-nous!
Que faire contre tout cela?
Élever ses enfants.
Portrait de Sylviane Roche
Ses deux villes: Paris, où elle est née, dans le Marais, et où elle retourne aussi souvent que possible. Lausanne, où elle arrive à l’âge de vingt ans, se marie et a deux enfants, reprend des études de lettres, songe à une thèse sur le thème de la politesse, y renonce. L’idée resurgit, sous une forme plus journalistique.
Elle vit et travaille à Lausanne. On la connaît comme écrivain. Fidèle à l’éditeur Bernard Campiche, Sylviane Roche a publié des nouvelles ( Les Passantes ), des romans ( Le Salon Pompadour ; Septembre ; Le Temps des cerises ) et des récits ( L’Italienne ). Elle est également enseignante, traductrice et a codirigé la revue Écriture .
Elle publie, depuis 2007, de délicieuses et incisives petites chroniques sur le thème du savoir-vivre dans Le Temps. Celles-ci ont été réunies dans RSVP, 124 questions à propos du savoir-vivre .

Portrait de Sylviane Roche

Je ne veux déboulonner personne. Chacun son style. Ses conseils sont, comme tant d’autres, normatifs et sa vision du monde n’est pas la mienne. Je ne veux pas être dans la norme, je cherche à être dans l’interrogation de la norme. Je me demande toujours pourquoi transgresser et comment. C’est la différence fondamentale entre l’étiquette, qui exclut, et le savoir-vivre, qui met de l’huile dans les rouages et relève avant tout du cœur. C’est l’éternelle histoire de la princesse qui boit l’eau du rince-doigts (pour ne pas humilier ses hôtes). Le principe est de ne jamais faire perdre la face à l’autre, quoi qu’il nous en coûte.
Ces règles ne sont pourtant pas universelles et varient d’une culture à l’autre…
Le savoir-vivre existe partout, mais n’est pas le même à la cour de Versailles ou dans les campagnes, chez les loubards des banlieues ou à l’Opéra de Zurich. Je me souviens que quand j’accompagnais mon père – qui distribuait l’ Huma le dimanche dans le quartier, à Paris – il fallait s’arrêter partout et accepter le verre qu’on nous offrait. Ces règles signifient quelque chose au sein du groupe. Elles vont à l’encontre du morcellement et de l’individualisme absolu.
Que vous dénoncez énergiquement...
La tendance à l’individualisme se généralise et avec elle la tendance à oublier l’autre, comme en témoigne l’usage du portable et des SMS. On vit une infantilisation de la société, où je vois clairement une influence américaine: égocentrisme, manière de s’habiller et tutoiement généralisé, nourritures régressives. Mais je crois que de plus en plus de gens en ont marre, comme en témoigne le courrier que je reçois. Alors même si c’est un combat d’arrière-garde, je vais dire avec Stéphane Hessel: indignons-nous!
Que faire contre tout cela?
Élever ses enfants.
Portrait de Sylviane Roche
Ses deux villes: Paris, où elle est née, dans le Marais, et où elle retourne aussi souvent que possible. Lausanne, où elle arrive à l’âge de vingt ans, se marie et a deux enfants, reprend des études de lettres, songe à une thèse sur le thème de la politesse, y renonce. L’idée resurgit, sous une forme plus journalistique.
Elle vit et travaille à Lausanne. On la connaît comme écrivain. Fidèle à l’éditeur Bernard Campiche, Sylviane Roche a publié des nouvelles ( Les Passantes ), des romans ( Le Salon Pompadour ; Septembre ; Le Temps des cerises ) et des récits ( L’Italienne ). Elle est également enseignante, traductrice et a codirigé la revue Écriture .
Elle publie, depuis 2007, de délicieuses et incisives petites chroniques sur le thème du savoir-vivre dans Le Temps. Celles-ci ont été réunies dans RSVP, 124 questions à propos du savoir-vivre .

Les manuels même récents se contentent souvent de ressasser en les adaptant à peine de très vieilles règles qui se réfèrent à un monde dépassé c’est vrai… Même si certaines questions sont éternelles. (Dois-je courir acheter des couverts à poisson?) Le sav
Ces règles ne sont pourtant pas universelles et varient d’une culture à l’autre…