L’exil et le royaume
Né en Haïti, en 1969, Jean-Euphèle Milcé se présente volontiers comme un ex-îlé. Après des études de linguistique, il a enseigné, dans son pays, la littérature d’expression créole et dirigé la principale bibliothèque d’Haïti. Père et mari dans une famille à moitié haïtienne et à moitié fribourgeoise, il s’est établi en Suisse en 2000. Son premier livre, L’Alphabet des nuits , fut un coup de maître, puisqu’il remporta, il y a deux ans le Prix Georges-Nicole.
Aujourd’hui, Jean-Euphèle Milcé nous donne un autre roman de l’exil et de la nostalgie, au titre étonnant: Un archipel dans mon bain . Deux parties dans ce roman qui relie, une fois encore, l’Europe et Haïti. Ou plutôt le monde insulaire (Ouessant et Haïti) et la Suisse. Liés profondément – obscurément, à la manière d’un archipel – sous la surface de la mer.
Alors que le premier livre de Milcé traçait un portrait sombre de l’île maudite et adorée (en proie à la violence, à l’injustice, à la misère), Un archipel dans mon bain revient de manière détournée sur le pays originel, à travers les destins croisés de deux femmes, Marie-Raymonde et Evita, qui chacune quitte leur île pour s’inventer une autre vie.
Quand la première arrive à Genève, elle est bien sûr désorientée: «La solitude, c’est ce que l’État nous a laissé. De nos jours, on ose à peine adresser la parole aux gens. Sur cinq personnes croisées dans les rues de Genève, la première ne parle pas français et s’en fout. La deuxième t’offre de la saloperie à fumer. La troisième te demande de sauver la planète. La quatrième te pique ton porte-monnaie et la cinquième exige tes papiers et vérifie si tu n’es pas indigent. C’est ça, la Genève internationale! On mange avec des baguettes, on danse la salsa et on boit de la vodka. Quand on s’accroche à son pinard du terroir, il faut qu’on nous le fasse servir par une Bretonne.»
Tout l’art de Milcé tient en ces quelques lignes: l’humour, d’abord, souvent désenchanté (c’est-à-dire lucide), la question du lien social et de l’«étrangeté» ensuite (qu’est-ce qu’un étranger? Qu’est-ce qui relie, en profondeur, obscurément, les hommes entre eux?) et la question centrale, enfin, de la langue. On pourrait même aller plus loin en posant la langue (française, en l’occurrence) comme langue étrangère. On retrouve en effet dans l’écriture de Milcé l’influence du créole – ce français métissé d’expressions haïtiennes et antillaises.
Roman brillant, mais de construction peut-être un peu trop complexe, Un archipel dans mon bain est d’une grande force d’inspiration, et d’une écriture souvent somptueuse. En écrivant, Milcé travaille les fibres de sa propre chair, à vif pourrait-on dire, quand on sait ce que l’île d’Haïti a enduré de souffrances et de cruauté, au cours des années de colonisation, et depuis sa sanglante indépendance. Nul doute qu’il reviendra encore sur le fil de la langue qui le relie à son île natale.
Un archipel dans mon bain
Acheter l'ouvrage
Revue de presse1
L’exil et le royaume
Né en Haïti, en 1969, Jean-Euphèle Milcé se présente volontiers comme un ex-îlé. Après des études de linguistique, il a enseigné, dans son pays, la littérature d’expression créole et dirigé la principale bibliothèque d’Haïti. Père et mari dans une famille à moitié haïtienne et à moitié fribourgeoise, il s’est établi en Suisse en 2000. Son premier livre, L’Alphabet des nuits , fut un coup de maître, puisqu’il remporta, il y a deux ans le Prix Georges-Nicole.
Aujourd’hui, Jean-Euphèle Milcé nous donne un autre roman de l’exil et de la nostalgie, au titre étonnant: Un archipel dans mon bain . Deux parties dans ce roman qui relie, une fois encore, l’Europe et Haïti. Ou plutôt le monde insulaire (Ouessant et Haïti) et la Suisse. Liés profondément – obscurément, à la manière d’un archipel – sous la surface de la mer.
Alors que le premier livre de Milcé traçait un portrait sombre de l’île maudite et adorée (en proie à la violence, à l’injustice, à la misère), Un archipel dans mon bain revient de manière détournée sur le pays originel, à travers les destins croisés de deux femmes, Marie-Raymonde et Evita, qui chacune quitte leur île pour s’inventer une autre vie.
Quand la première arrive à Genève, elle est bien sûr désorientée: «La solitude, c’est ce que l’État nous a laissé. De nos jours, on ose à peine adresser la parole aux gens. Sur cinq personnes croisées dans les rues de Genève, la première ne parle pas français et s’en fout. La deuxième t’offre de la saloperie à fumer. La troisième te demande de sauver la planète. La quatrième te pique ton porte-monnaie et la cinquième exige tes papiers et vérifie si tu n’es pas indigent. C’est ça, la Genève internationale! On mange avec des baguettes, on danse la salsa et on boit de la vodka. Quand on s’accroche à son pinard du terroir, il faut qu’on nous le fasse servir par une Bretonne.»
Tout l’art de Milcé tient en ces quelques lignes: l’humour, d’abord, souvent désenchanté (c’est-à-dire lucide), la question du lien social et de l’«étrangeté» ensuite (qu’est-ce qu’un étranger? Qu’est-ce qui relie, en profondeur, obscurément, les hommes entre eux?) et la question centrale, enfin, de la langue. On pourrait même aller plus loin en posant la langue (française, en l’occurrence) comme langue étrangère. On retrouve en effet dans l’écriture de Milcé l’influence du créole – ce français métissé d’expressions haïtiennes et antillaises.
Roman brillant, mais de construction peut-être un peu trop complexe, Un archipel dans mon bain est d’une grande force d’inspiration, et d’une écriture souvent somptueuse. En écrivant, Milcé travaille les fibres de sa propre chair, à vif pourrait-on dire, quand on sait ce que l’île d’Haïti a enduré de souffrances et de cruauté, au cours des années de colonisation, et depuis sa sanglante indépendance. Nul doute qu’il reviendra encore sur le fil de la langue qui le relie à son île natale.