En avant!
Cracovie, Sydney, Auckland, Samoa, Honolulu, San Francisco... Cracovie. Entrepris en 1892, ce tour du monde se terminera dix ans plus tard en 1902. Pari tenu pour Lina Bögli, une jeune suissesse bien décidée à prouver à son entourage et à elle-même que «ce qu’un homme peut faire, une femme le peut aussi.» Et sans un sou en poche pour corser l’aventure. C’est donc armée de son certificat de l’École supérieure de Neuchâtel, de son courage et de sa bonne mine que cette jeune femme de trente-quatre ans entreprit d’explorer le monde et sa rotondité. Elle n’eut aucune difficulté à gagner sa vie, sa connaissance des langues lui permit d’être répétitrice ou institutrice chaque fois qu’elle se posait dans une nouvelle ville; elle y restait en général deux ans, le temps de visiter la région et d’amasser le pécule nécessaire pour repartir vers d’autres cieux. Si le style de Lina Bögli est relativement moderne (mais il s’agit d’une traduction sans doute remaniée), son mode de pensées et ses idées la situent bien dans son siècle, ce XIX e siècle bourgeois, bien pensant, empreint de paternalisme colonial, d’esprit de caste et de conformisme. Mais qui pourrait lui en vouloir? C’était la mentalité de l’époque. Et puis, il y avait tant de bonne volonté, de capacité d’émerveillement, de bienveillance et de courage chez cette jeune femme plus féministe que nature. Même si elle avance parfois quelques affirmations tirées par les cheveux (l’existence d’une chenille qui se métamorphose en plante, par exemple ou la maladie qui pousse les chèvres à grimper aux arbres) ses observations et ses anecdotes sont passionnantes, la voyageuse ne manque pas d’humour. On retiendra ses considérations sur le cannibalisme: «Un vieux chef m’a dit l’autre jour avoir mangé beaucoup d’hommes blancs, mais jamais de femmes. Selon lui la chair des blanc serait fade et coriace et celle des noirs beaucoup plus savoureuse. (...). Je mangerai volontiers cette jeune dame là (désignant Lina); elle ferait un morceau délicat»
Carolina Bögli était née en 1858 dans une famille de paysans bernois, elle mourut en 1941 Reprenant ses carnets de voyages, elle écrivit à son retour ce livre en anglais puis en allemand. L’actuelle traduction est semble-t-il une combinaison des deux.
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Revue de presse3
En avant!
Cracovie, Sydney, Auckland, Samoa, Honolulu, San Francisco... Cracovie. Entrepris en 1892, ce tour du monde se terminera dix ans plus tard en 1902. Pari tenu pour Lina Bögli, une jeune suissesse bien décidée à prouver à son entourage et à elle-même que «ce qu’un homme peut faire, une femme le peut aussi.» Et sans un sou en poche pour corser l’aventure. C’est donc armée de son certificat de l’École supérieure de Neuchâtel, de son courage et de sa bonne mine que cette jeune femme de trente-quatre ans entreprit d’explorer le monde et sa rotondité. Elle n’eut aucune difficulté à gagner sa vie, sa connaissance des langues lui permit d’être répétitrice ou institutrice chaque fois qu’elle se posait dans une nouvelle ville; elle y restait en général deux ans, le temps de visiter la région et d’amasser le pécule nécessaire pour repartir vers d’autres cieux. Si le style de Lina Bögli est relativement moderne (mais il s’agit d’une traduction sans doute remaniée), son mode de pensées et ses idées la situent bien dans son siècle, ce XIX e siècle bourgeois, bien pensant, empreint de paternalisme colonial, d’esprit de caste et de conformisme. Mais qui pourrait lui en vouloir? C’était la mentalité de l’époque. Et puis, il y avait tant de bonne volonté, de capacité d’émerveillement, de bienveillance et de courage chez cette jeune femme plus féministe que nature. Même si elle avance parfois quelques affirmations tirées par les cheveux (l’existence d’une chenille qui se métamorphose en plante, par exemple ou la maladie qui pousse les chèvres à grimper aux arbres) ses observations et ses anecdotes sont passionnantes, la voyageuse ne manque pas d’humour. On retiendra ses considérations sur le cannibalisme: «Un vieux chef m’a dit l’autre jour avoir mangé beaucoup d’hommes blancs, mais jamais de femmes. Selon lui la chair des blanc serait fade et coriace et celle des noirs beaucoup plus savoureuse. (...). Je mangerai volontiers cette jeune dame là (désignant Lina); elle ferait un morceau délicat»
Carolina Bögli était née en 1858 dans une famille de paysans bernois, elle mourut en 1941 Reprenant ses carnets de voyages, elle écrivit à son retour ce livre en anglais puis en allemand. L’actuelle traduction est semble-t-il une combinaison des deux.
Lina Bögli ou Le Tour du monde en 3’652 jours
Le 12 juillet 1892, une Bernoise de trente-quatre ans, préceptrice dans une famille noble polonaise, quitte Cracovie. Elle y revient exactement dix ans plus tard. C’est le résultat non d’un pari, mais du défi qu’elle s’est lancé, faire le tour du monde en dix ans tout en travaillant comme institutrice. Fille de paysan, Lina Bögli (1858-1941) a appris le français (elle a été l’élève de Philippe Godet à Neuchâtel) et l’anglais, a été domestique, puis préceptrice.
Elle embarque à Trieste pour l’Australie, via Brindisi, Aden et Colombo; le voyage dure environ un mois. À Sydney, en personne déterminée, la jeune femme fait du porte-à-porte pour trouver du travail. La fortune sourit aux audacieux, dit-on, et cela s’applique bien à Lina Bögli. Elle ne quittera l’Australie qu’en décembre 1896, après avoir enseigné dans diverses écoles pour jeunes filles ou comme préceptrice, préparant même quelques-unes de ses élèves à entrer à l’université. Elle visite la Nouvelle-Zélande, s’arrête aux Samoa quelques semaines, passe plus d’une année à Honolulu, un an à San Francisco, donnant des cours dans ces deux villes. Elle traverse l’Amérique, découvre Salt Lake City, Chicago, Boston, Concord. De septembre 1899 à mai 1902, elle est professeur à Ogontz School, école pour jeunes filles de la bonne société, près de Philadelphie. Elle profite des longues vacances pour visiter la Caroline du Nord, Washington, New York, Montréal et Québec, économisant pendant les semestres scolaires pour payer ses voyages.
Qu’elle travaille ou qu’elle fasse du tourisme, Lina Bögli est curieuse de tout. Si elle affirme ne pas être très intéressée par la politique, elle n’en est pas moins attentive aux événements (annexion d’Hawaï par les États-Unis, guerre des Philippines, mort du président MacKinley) et aux institutions (Australie, Samoa). Elle évoque à plusieurs reprises la question du suffrage féminin (accordé aux Néo-Zélandaises) et admire l’éducation des jeunes filles australiennes et américaines aisées, beaucoup plus libres que leurs sœurs européennes. Alors qu’elle est «sous le charme des Samoans» et qu’elle a de bons contacts avec quelques Chinois et Japonais, elle ne supporte pas les Noirs américains au point d’avoir l’appétit coupé lorsqu’un serveur est noir. Elle n’apprécie toutefois guère non plus l’ouvrier australien, qu’elle juge paresseux.
Elle aime les paysages (Montagnes-Bleues, chutes du Niagara), les fleurs, mais elle s’intéresse surtout aux gens. Personnalité ouverte, elle est à l’aise aussi bien dans le bush que lors de mondanités, converse avec la même simplicité avec un vieux Maori autrefois cannibale, le roi de Samoa ou les quatre épouses d’un mormon. Par économie, mais aussi parce qu’elle y trouve de nouveaux amis, elle descend dans des pensions de famille, voire chez l’habitant. Elle avoue quelques moments de cafard, mais une rencontre, une lettre lui rendent bientôt sa gaieté.
Revenue en Europe, Lina Bögli publie en anglais ( Forward , 1905), puis en allemand ( Vorwärts , 1906), le récit de ces dix ans. Elle choisit de le faire sous forme de lettres à une amie. L’adaptation française parue en 1908 ( En avant ! ) vient d’être rééditée chez Bernard Campiche.
Lina Bögli avait pris goût aux voyages. Le suivant la mena au Japon et en Chine (1910-1912), puis elle s’installa en 1914 dans la campagne bernoise, donnant des cours de langues et des conférences jusqu’à sa mort. Quoique des centaines de jeunes Suissesses aient enseigné à l’étranger, peu ont écrit et le récit de l’institutrice qui fit le tour du monde est exceptionnel par son sujet et son ton.
Lina Bögli ou Le Tour du monde en 3’652 jours
Le 12 juillet 1892, une Bernoise de trente-quatre ans, préceptrice dans une famille noble polonaise, quitte Cracovie. Elle y revient exactement dix ans plus tard. C’est le résultat non d’un pari, mais du défi qu’elle s’est lancé, faire le tour du monde en dix ans tout en travaillant comme institutrice. Fille de paysan, Lina Bögli (1858-1941) a appris le français (elle a été l’élève de Philippe Godet à Neuchâtel) et l’anglais, a été domestique, puis préceptrice.
Elle embarque à Trieste pour l’Australie, via Brindisi, Aden et Colombo; le voyage dure environ un mois. À Sydney, en personne déterminée, la jeune femme fait du porte-à-porte pour trouver du travail. La fortune sourit aux audacieux, dit-on, et cela s’applique bien à Lina Bögli. Elle ne quittera l’Australie qu’en décembre 1896, après avoir enseigné dans diverses écoles pour jeunes filles ou comme préceptrice, préparant même quelques-unes de ses élèves à entrer à l’université. Elle visite la Nouvelle-Zélande, s’arrête aux Samoa quelques semaines, passe plus d’une année à Honolulu, un an à San Francisco, donnant des cours dans ces deux villes. Elle traverse l’Amérique, découvre Salt Lake City, Chicago, Boston, Concord. De septembre 1899 à mai 1902, elle est professeur à Ogontz School, école pour jeunes filles de la bonne société, près de Philadelphie. Elle profite des longues vacances pour visiter la Caroline du Nord, Washington, New York, Montréal et Québec, économisant pendant les semestres scolaires pour payer ses voyages.
Qu’elle travaille ou qu’elle fasse du tourisme, Lina Bögli est curieuse de tout. Si elle affirme ne pas être très intéressée par la politique, elle n’en est pas moins attentive aux événements (annexion d’Hawaï par les États-Unis, guerre des Philippines, mort du président MacKinley) et aux institutions (Australie, Samoa). Elle évoque à plusieurs reprises la question du suffrage féminin (accordé aux Néo-Zélandaises) et admire l’éducation des jeunes filles australiennes et américaines aisées, beaucoup plus libres que leurs sœurs européennes. Alors qu’elle est «sous le charme des Samoans» et qu’elle a de bons contacts avec quelques Chinois et Japonais, elle ne supporte pas les Noirs américains au point d’avoir l’appétit coupé lorsqu’un serveur est noir. Elle n’apprécie toutefois guère non plus l’ouvrier australien, qu’elle juge paresseux.
Elle aime les paysages (Montagnes-Bleues, chutes du Niagara), les fleurs, mais elle s’intéresse surtout aux gens. Personnalité ouverte, elle est à l’aise aussi bien dans le bush que lors de mondanités, converse avec la même simplicité avec un vieux Maori autrefois cannibale, le roi de Samoa ou les quatre épouses d’un mormon. Par économie, mais aussi parce qu’elle y trouve de nouveaux amis, elle descend dans des pensions de famille, voire chez l’habitant. Elle avoue quelques moments de cafard, mais une rencontre, une lettre lui rendent bientôt sa gaieté.
Revenue en Europe, Lina Bögli publie en anglais ( Forward , 1905), puis en allemand ( Vorwärts , 1906), le récit de ces dix ans. Elle choisit de le faire sous forme de lettres à une amie. L’adaptation française parue en 1908 ( En avant ! ) vient d’être rééditée chez Bernard Campiche.
Lina Bögli avait pris goût aux voyages. Le suivant la mena au Japon et en Chine (1910-1912), puis elle s’installa en 1914 dans la campagne bernoise, donnant des cours de langues et des conférences jusqu’à sa mort. Quoique des centaines de jeunes Suissesses aient enseigné à l’étranger, peu ont écrit et le récit de l’institutrice qui fit le tour du monde est exceptionnel par son sujet et son ton.
Seule pour le tour du monde
En 1802, Lina Bögli, une enseignante bernoise, décide de s’embarquer pour un tour du monde. Sa correspondance avec une amie allemande (quatre-vingt-douze lettres) fait l’objet d’un livre. Traduit en français il y a juste cent ans, le voici sous forme de feuilleton. Savoureux!
«Ma chère Élisabeth, tu vas penser, en lisant cette lettre, que je suis devenue folle…» Dans sa première missive, postée à Cracovie le 2 juin 1892, Lina Bögli annonce tout à trac à son amie qu’elle a décidé de faire ses valises pour un tour du monde qui durera dix ans. Pourquoi cette décision «insensée»? À trente-quatre ans, l’institutrice bernoise, fille de paysans d’Oschwand, est orpheline. Elle a derrière elle un voyage en Angleterre et une activité de préceptrice auprès de nobles polonais. Comme elle n’a pas d’attache, elle éprouve un vague à l’âme. Elle ajoute dans cette première lettre: «J’ai envoyé tout de suite un domestique à la boîte aux lettres la plus proche, de peur de me repentir à la réflexion.»
Ce qui ne manque pas d’arriver! Dans sa tête, le voyage est tracé: Australie, Nouvelle-Zélande, îles Samoa, Hawaï et retour après un «crochet» par les États-Unis. Cependant, au moment d’embarquer à Trieste, elle est saisie d’une telle angoisse qu’elle songe à retourner sur ses pas. Dans le bureau maritime, elle entend alors un commis: «Le bateau que vous prendrez est le Vorwärts .» Ce nom («En avant») déclenche chez elle un courant électrique. «Je crois fermement qu’à ce moment-là Dieu m’a ordonné d’aller en avant.» Vorwärts sera sa devise. Et, dix ans plus tard, le titre de son livre…
À la petite semaine
Pour voyager, il faut de l’argent. Lina Bögli a dans ses malles un bas de laine de quatorze cents francs. Mais le voyage de Brindisi à Sydney coûte mille francs! Avec quatre cents francs comme argent de poche, elle sait d’emblée qu’elle devra travailler dès qu’elle aura mis pied à terre. À Sydney, Lina coiffe son chapeau le plus chic pour faire du porte-à-porte. Elle convoite une place d’enseignante en langues modernes, en histoire ou en littérature. Après quelques refus, elle décroche la timbale. «Victoire!», écrit-elle en tête d’une lettre. Au gré de son périple, elle tiendra des postes de préceptrice, de préparatrice pour les études universitaires, et même de conférencière – ce qu’elle n’aurait jamais imaginé. Toujours dans la «bonne société», dira-t-on. Pourtant, Lina ne se considère pas comme une «touriste»: elle veut être proche du peuple. Ou plutôt des peuples.
Certes, elle conserve un regard critique. Elle abhorre par exemple les paresseux ou ceux qui se négligent. Mais toujours, ce regard est de fraîcheur. Ainsi envers les Samoans, qu’elle qualifie de «sauvages», mais qu’elle pare de toutes les qualités: beaux, aimables, courtois, très intelligents, et musciciens-nés – capables d’improviser de longs poèmes pour narrer l’histoire de leur race.
Belle à croquer?
Rencontre flambante que celle d’un vieux chef maori. Ce nonagénaire, qui parle toujours du passé, rappelle le «bon vieux temps» du cannibalisme. Lui-même a mangé de la chair humaine. À son goût, celle des Blancs est fade et coriace, celle des Noirs est beaucoup plus savoureuse. En mangerait-il à nouveau? Réponse calme du Maori: «Oh oui! je mangerais très volontiers cette jeune dame-là; elle ferait un morceau délicat.» Stupeur de Lina, qui écrit: «Depuis lors, je n’aime plus autant le vieux chef; lorsqu’il baise ma main en manière de salutation, je ne puis m’empêcher de penser qu’il la garde à ses lèvres plus longtemps qu’il ne faudrait, et je ne m’en trouve pas du tout flattée!»
On peut dès lors ajouter la dimension de l’humour aux qualités de la voyageuse. Avec sa soif de découvertes (des paysages à couper le souffle, des mœurs étonnantes et singulièrement la situation de la femme sous les diverses latitudes), elle écrit dans un style toujours limpide et pétillant.
Que devint-elle? Lina poursuivit l’enseignement au bord du lac de Constance. Elle entreprit de nouveaux voyages, au Japon et en Chine. La guerre venue, elle s’établit à Herzogenbuchsee, où elle donna des cours de langues et des conférences. Elle s’éteignit le 22 décembre 1941, à quatre-vingt-trois ans.
Demeure son œuvre. Les quatre-vingt-douze lettres de la plume de Lina furent publiées d’abord en anglais en 1905 ( Forward ), puis en allemand en 1906 ( Vorwärts ). Une traduction française paraissant en 1908: En avant ! Détail piquant: ces lettres parurent dans le Journal de Genève … en feuilleton. Voici donc, un siècle plus tard, le feuilleton bis, selon la nouvelle édition de Bernard Campiche.
Relativité du temps! Le préfacier de la première édition française, Philippe Godet, écrivait, le 19 août 1907: «Quelques-unes de ses observations ‘datent’ déjà: les aspects du monde changent si vite aujourd’hui!» Le préfacier n’en concluait pas moins: «En vérité, ce livre est charmant et rare. Il est de ceux qui font aimer leur auteur… Lecteur, je vous laisse avec la spirituelle voyageuse: vous ne vous ennuierez pas, j’en réponds.»
Seule pour le tour du monde
En 1802, Lina Bögli, une enseignante bernoise, décide de s’embarquer pour un tour du monde. Sa correspondance avec une amie allemande (quatre-vingt-douze lettres) fait l’objet d’un livre. Traduit en français il y a juste cent ans, le voici sous forme de feuilleton. Savoureux!
«Ma chère Élisabeth, tu vas penser, en lisant cette lettre, que je suis devenue folle…» Dans sa première missive, postée à Cracovie le 2 juin 1892, Lina Bögli annonce tout à trac à son amie qu’elle a décidé de faire ses valises pour un tour du monde qui durera dix ans. Pourquoi cette décision «insensée»? À trente-quatre ans, l’institutrice bernoise, fille de paysans d’Oschwand, est orpheline. Elle a derrière elle un voyage en Angleterre et une activité de préceptrice auprès de nobles polonais. Comme elle n’a pas d’attache, elle éprouve un vague à l’âme. Elle ajoute dans cette première lettre: «J’ai envoyé tout de suite un domestique à la boîte aux lettres la plus proche, de peur de me repentir à la réflexion.»
Ce qui ne manque pas d’arriver! Dans sa tête, le voyage est tracé: Australie, Nouvelle-Zélande, îles Samoa, Hawaï et retour après un «crochet» par les États-Unis. Cependant, au moment d’embarquer à Trieste, elle est saisie d’une telle angoisse qu’elle songe à retourner sur ses pas. Dans le bureau maritime, elle entend alors un commis: «Le bateau que vous prendrez est le Vorwärts .» Ce nom («En avant») déclenche chez elle un courant électrique. «Je crois fermement qu’à ce moment-là Dieu m’a ordonné d’aller en avant.» Vorwärts sera sa devise. Et, dix ans plus tard, le titre de son livre…
À la petite semaine
Pour voyager, il faut de l’argent. Lina Bögli a dans ses malles un bas de laine de quatorze cents francs. Mais le voyage de Brindisi à Sydney coûte mille francs! Avec quatre cents francs comme argent de poche, elle sait d’emblée qu’elle devra travailler dès qu’elle aura mis pied à terre. À Sydney, Lina coiffe son chapeau le plus chic pour faire du porte-à-porte. Elle convoite une place d’enseignante en langues modernes, en histoire ou en littérature. Après quelques refus, elle décroche la timbale. «Victoire!», écrit-elle en tête d’une lettre. Au gré de son périple, elle tiendra des postes de préceptrice, de préparatrice pour les études universitaires, et même de conférencière – ce qu’elle n’aurait jamais imaginé. Toujours dans la «bonne société», dira-t-on. Pourtant, Lina ne se considère pas comme une «touriste»: elle veut être proche du peuple. Ou plutôt des peuples.
Certes, elle conserve un regard critique. Elle abhorre par exemple les paresseux ou ceux qui se négligent. Mais toujours, ce regard est de fraîcheur. Ainsi envers les Samoans, qu’elle qualifie de «sauvages», mais qu’elle pare de toutes les qualités: beaux, aimables, courtois, très intelligents, et musciciens-nés – capables d’improviser de longs poèmes pour narrer l’histoire de leur race.
Belle à croquer?
Rencontre flambante que celle d’un vieux chef maori. Ce nonagénaire, qui parle toujours du passé, rappelle le «bon vieux temps» du cannibalisme. Lui-même a mangé de la chair humaine. À son goût, celle des Blancs est fade et coriace, celle des Noirs est beaucoup plus savoureuse. En mangerait-il à nouveau? Réponse calme du Maori: «Oh oui! je mangerais très volontiers cette jeune dame-là; elle ferait un morceau délicat.» Stupeur de Lina, qui écrit: «Depuis lors, je n’aime plus autant le vieux chef; lorsqu’il baise ma main en manière de salutation, je ne puis m’empêcher de penser qu’il la garde à ses lèvres plus longtemps qu’il ne faudrait, et je ne m’en trouve pas du tout flattée!»
On peut dès lors ajouter la dimension de l’humour aux qualités de la voyageuse. Avec sa soif de découvertes (des paysages à couper le souffle, des mœurs étonnantes et singulièrement la situation de la femme sous les diverses latitudes), elle écrit dans un style toujours limpide et pétillant.
Que devint-elle? Lina poursuivit l’enseignement au bord du lac de Constance. Elle entreprit de nouveaux voyages, au Japon et en Chine. La guerre venue, elle s’établit à Herzogenbuchsee, où elle donna des cours de langues et des conférences. Elle s’éteignit le 22 décembre 1941, à quatre-vingt-trois ans.
Demeure son œuvre. Les quatre-vingt-douze lettres de la plume de Lina furent publiées d’abord en anglais en 1905 ( Forward ), puis en allemand en 1906 ( Vorwärts ). Une traduction française paraissant en 1908: En avant ! Détail piquant: ces lettres parurent dans le Journal de Genève … en feuilleton. Voici donc, un siècle plus tard, le feuilleton bis, selon la nouvelle édition de Bernard Campiche.
Relativité du temps! Le préfacier de la première édition française, Philippe Godet, écrivait, le 19 août 1907: «Quelques-unes de ses observations ‘datent’ déjà: les aspects du monde changent si vite aujourd’hui!» Le préfacier n’en concluait pas moins: «En vérité, ce livre est charmant et rare. Il est de ceux qui font aimer leur auteur… Lecteur, je vous laisse avec la spirituelle voyageuse: vous ne vous ennuierez pas, j’en réponds.»